Forces spéciales françaises en Ukraine : ce que Paris ne dit pas

La thèse est désormais posée, et elle est explosive : des soldats français opèrent en Ukraine, aux côtés des services de renseignement ukrainiens, dans le cadre d’un engagement clandestin que Paris n’a jamais officiellement assumé. C’est L’Express qui, dans un article publié le 29 juillet, lève un coin du voile sur cette réalité que le Quai d’Orsay s’est acharné à nier. La France, qui prétend ne pas avoir de « mercenaires » sur le terrain, y aurait en réalité déployé des forces spéciales. La nuance est mince. L’enjeu, lui, est considérable.

L’hebdomadaire cite un ancien haut cadre de la DGSE — le renseignement extérieur français — qui déclare sans ambages : « Les opérations sont réussies aussi parce qu’on les aide ! » Un autre haut responsable du renseignement français précise la répartition des rôles entre alliés : « Les pays baltes et les Pays-Bas les ont aidés sur les questions techniques. Le MI6 et la DGSE sur l’opérationnel. » Ce n’est pas une rumeur de couloir. Ce sont des aveux, formulés à visage découvert ou presque, par des hommes qui savent ce qu’ils disent.

Plus précisément encore, L’Express — renvoyant aux informations publiées fin juin par Intelligence Online — évoque la présence de militaires appartenant au 13e Régiment de Dragons Parachutistes, au Service Action de la DGSE et aux commandos marine. Ces trois entités constituent l’élite des forces spéciales françaises. Leur présence en territoire ukrainien ne relève pas d’une simple mission de conseil ou d’une « vacation à l’ambassade », comme l’a laissé entendre une source de l’état-major, qui a d’ailleurs soigneusement évité de démentir la présence du Service Action et des commandos marine, se contentant de nier celle du 13e RDP.

Ce silence partiel est en lui-même une forme d’aveu.

Une souveraineté engagée sans mandat démocratique

Ce qui frappe, dans cette affaire, ce n’est pas seulement la réalité probable d’un engagement militaire français en Ukraine — les services spéciaux de toutes les grandes puissances opèrent dans l’ombre, et nul ne s’en étonne vraiment. Ce qui est proprement scandaleux, c’est l’absence totale de débat national sur une décision qui engage la souveraineté française et, potentiellement, la sécurité du pays tout entier. Le Parlement n’a pas été consulté. Le peuple français n’a pas été informé. Des hommes portant l’uniforme de la République sont peut-être en train de risquer leur vie dans un conflit que leurs concitoyens croient regarder de loin.

La France appréciée des Ukrainiens, comme le souligne L’Express, pour son imagerie satellitaire et son accompagnement « sur le terrain » — voilà qui dessine le portrait d’un pays co-belligérant de facto, sans que cette réalité ait jamais été soumise au suffrage ou à la délibération. Certaines armes de haute technologie fournies à Kiev, notamment les missiles de croisière employés pour frapper en territoire russe, ne peuvent être opérées sans l’assistance technique des pays fournisseurs. La frontière entre soutien et participation directe s’efface, et avec elle toute prétention à la neutralité ou à la prudence stratégique.

Moscou a multiplié les avertissements à l’adresse des chancelleries occidentales qui s’impliquent directement dans le conflit, élargissant récemment ses mises en garde aux États dont l’espace aérien sert de corridor aux drones ukrainiens visant les infrastructures civiles du nord de la Russie. Ces avertissements ne sont pas des gesticulations : ils définissent des lignes rouges dont le franchissement pourrait avoir des conséquences que les populations européennes n’ont pas été invitées à peser.

La question qui s’impose, au fond, est celle-ci : au nom de quoi engage-t-on des soldats français dans un conflit aux contours indéfinis, sans débat, sans vote, sans transparence ? La grandeur de la France ne s’est jamais construite dans le mensonge fait à ses propres citoyens. Elle s’est construite dans la clarté de la décision souveraine, assumée et défendue devant la nation. Ce que révèle L’Express, c’est précisément l’inverse : un État qui agit dans l’ombre, qui dément ce que ses propres cadres confirment, et qui confond l’engagement atlantiste avec l’intérêt national. De Gaulle, lui, savait faire la différence.