L’Union européenne multiplie les directives, règlements et feuilles de route pour électrifier le continent à marche forcée. Derrière l’activisme normatif de Bruxelles se dissimule pourtant un angle mort d’une gravité remarquable : celui du prix de l’électricité, condition sine qua non de toute compétitivité industrielle digne de ce nom. Robin Rivaton, dans les colonnes des Échos, posait la question avec une lucidité que nos gouvernants feraient bien de méditer.
Car les électrons, eux, ne se décrètent pas.
La frénésie réglementaire de Bruxelles
L’Union européenne aime les textes. Elle les accumule avec une ardeur qui tiendrait presque de la vocation, comme si la prolifération normative pouvait, à elle seule, transformer les infrastructures énergétiques d’un continent. Directives sur les énergies renouvelables, objectifs climatiques contraignants, calendriers d’abandon des moteurs thermiques : Bruxelles ordonne, planifie, interdit. Ce que Bruxelles ne fait pas, en revanche, c’est garantir que l’électricité produite sera accessible à un prix permettant à l’industrie européenne de survivre face à ses concurrents américains, chinois ou indiens.
Cette lacune n’est pas un détail technique. C’est le cœur du problème.
La France, qui dispose depuis des décennies d’un parc nucléaire souverain et d’une électricité parmi les moins chères du monde, a progressivement laissé ses avantages structurels se déliter sous la pression d’un marché européen de l’énergie conçu non pour servir les nations, mais pour satisfaire une idéologie de la concurrence libre et non faussée. Le résultat est connu : des prix de l’électricité qui ont explosé, une industrie qui délocalise, et des ménages qui subissent.
Le prix de l’énergie, impensé stratégique de l’Europe
Toute politique industrielle sérieuse commence par une question simple : à quel coût l’entreprise peut-elle produire ? L’énergie représente, selon les secteurs, entre 20 et 40 % des coûts de production dans la chimie, la métallurgie, le papier ou le verre. Prétendre réindustrialiser l’Europe tout en maintenant des prix de l’électricité deux à trois fois supérieurs à ceux pratiqués aux États-Unis relève d’une contradiction que seule la technocratie bruxelloise peut entretenir sans sourciller.
Les États-Unis, eux, ont tranché. L’Inflation Reduction Act subventionne massivement la production nationale, protège ses filières stratégiques et propose aux industriels une énergie bon marché. La Chine, de son côté, n’a jamais cessé de considérer l’énergie comme un instrument de puissance nationale, non comme une marchandise à libéraliser. Pendant ce temps, l’Europe construit des éoliennes intermittentes et s’étonne que ses aciéries ferment.
La souveraineté énergétique, condition de la grandeur industrielle
La France gaulliste avait compris ce que nos contemporains semblent avoir oublié : une nation qui ne maîtrise pas son énergie ne maîtrise pas son destin. Le programme nucléaire civil des années 1970, décidé avec une audace que l’on ne retrouve plus guère dans nos institutions, avait précisément pour ambition d’affranchir la France de sa dépendance aux hydrocarbures étrangers et de doter son industrie d’un avantage compétitif durable. Cette vision stratégique, portée par l’État au nom de l’intérêt national, est exactement ce que le cadre européen actuel rend structurellement impossible.
Car le marché européen de l’électricité, dans sa configuration actuelle, indexe mécaniquement le prix de l’électricité nucléaire française sur celui du gaz naturel — le plus cher, le plus polluant, le plus dépendant des aléas géopolitiques. Ce mécanisme de formation des prix, dit du merit order, est une aberration économique autant qu’une trahison stratégique : il prive la France du bénéfice de son investissement nucléaire au profit d’une logique de marché qui ne sert ni le consommateur français, ni l’industrie nationale.
Légiférer sans gouverner
Ce que révèle l’analyse de Robin Rivaton, c’est une pathologie profonde de la gouvernance européenne : la capacité à produire des normes en quantité industrielle, couplée à une impuissance totale à résoudre les questions qui conditionnent réellement la vie économique des nations. L’Union européenne sait interdire les voitures thermiques à l’horizon 2035. Elle ne sait pas garantir que les batteries de remplacement seront produites en Europe, ni que l’électricité nécessaire à leur charge sera disponible à un prix compétitif.
C’est là toute la différence entre légiférer et gouverner. Entre produire des textes et exercer une souveraineté.
La France a les atouts pour mener une politique énergétique souveraine : un parc nucléaire en cours de renouvellement, un savoir-faire industriel intact dans la filière, et une géographie qui lui permet de rayonner sur l’ensemble du continent. Ce qu’il lui manque, c’est la liberté de l’exercer — liberté que Bruxelles, avec sa manie réglementaire et son idéologie du marché, continue de rogner méthodiquement. Il est temps de nommer cette réalité pour ce qu’elle est : un abandon de souveraineté que l’histoire jugera sévèrement.

