Soixante mille personnes en une seule nuit. C’est le chiffre qu’a prononcé Juan Vivas, président du gouvernement local de Ceuta, avec la gravité de celui qui contemple l’effondrement d’un ordre. « Cela représente 70 % de la population de Ceuta », a-t-il précisé lors d’une conférence de presse. « C’est comme si, en 24 heures, 34 millions de personnes entraient sur le territoire espagnol. » Voilà ce que l’idéologie de la frontière ouverte produit, concrètement, dans la chair d’une ville, dans la réalité d’un territoire.
Venue de Fnideq, ville marocaine jouxtant l’enclave espagnole, cette marée humaine a déferlé toute la nuit par la terre et par la mer. Des jeunes hommes, des adolescents, franchissant les hautes clôtures de barbelés ou les contournant à la nage, certains munis de simples bouées, sachant à peine nager, dans l’obscurité du détroit de Gibraltar. Trente-quatre migrants sont morts selon Juan Vivas, dont dix-huit noyés en tentant le passage maritime. Ce sont là les fruits amers d’une politique migratoire européenne qui, depuis des décennies, refuse de nommer les choses et d’assumer les conséquences de sa propre lâcheté.
Le vendredi matin, des milliers de jeunes migrants se réchauffaient sur les plages autour de feux de fortune, d’autres dormaient à même le sable, sous le regard des forces de l’ordre dépassées par l’ampleur du phénomène. Un flux continu, ininterrompu, que les autorités policières ont décrit à l’AFP comme « constant toute la nuit ». Et, détail révélateur de la désorganisation ambiante, certains traversaient la frontière en sens inverse : « il y a trop de monde ici, tout est plein », confiait l’un d’eux aux militaires espagnols. À la mi-journée, le ministère espagnol de l’Intérieur annonçait que 25 000 migrants avaient déjà quitté l’enclave — sans que l’on sache précisément vers où.
Des rumeurs d’ouverture de la frontière, propagées sur les réseaux sociaux, auraient déclenché cette ruée selon plusieurs témoignages recueillis par l’AFP. Pedro Sánchez, arrivé sur place avec son ministre de l’Intérieur, a parlé d’« une attaque, une violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne », et accusé des « mafias » d’avoir orchestré la rumeur. Il est commode, après coup, de désigner des mafias. Mais qui a créé les conditions structurelles dans lesquelles ces mafias prospèrent ? Qui a laissé les frontières du continent aussi poreuses que des passoires, au nom d’une solidarité universelle qui n’engage que ceux qui la proclament ?
Ceuta, ce petit territoire de 80 000 âmes niché à la pointe nord du Maroc, constitue avec Melilla l’une des deux seules frontières terrestres entre l’Afrique et l’Europe. Elle est, depuis des années, le symbole de ce que l’Europe refuse de voir : que la proximité géographique entre un continent en pleine expansion démographique et un autre en plein déclin crée une pression migratoire que nulle incantation humaniste ne saurait contenir. Ceuta n’est pas une anomalie ; elle est un miroir.
La réaction européenne, elle, fut à la hauteur de ses contradictions habituelles. Le chancelier allemand Friedrich Merz a demandé à l’Espagne de « ne pas laisser les migrants en situation irrégulière accéder au continent européen » et au Maroc de les « reprendre immédiatement ». Mots justes, mais qui sonnent creux venant d’un pays qui, il y a dix ans, ouvrait ses portes à plus d’un million de personnes en quelques mois. L’Italie, sous Giorgia Meloni, a été plus directe : elle a évoqué la suspension de l’espace Schengen avec l’Espagne, une position aussitôt soutenue par la Finlande et le Danemark. « Une immigration incontrôlée constitue une menace pour l’Europe et pour le Danemark », a déclaré la Première ministre danoise Mette Frederiksen, ajoutant s’être déjà entretenue avec Meloni et rassembler des dirigeants européens pour discuter de la situation.
Emmanuel Macron, quant à lui, s’est dit prêt à « apporter aux autorités espagnoles tout l’appui nécessaire » et a demandé de « renforcer les contrôles à la frontière avec l’Espagne ». Voilà donc la France réduite à surveiller sa propre frontière sud, en aval d’une crise qu’une politique européenne cohérente aurait dû prévenir. Le Premier ministre britannique Andy Burnham a également proposé son aide, tout en qualifiant la situation de « question relevant avant tout de la compétence du gouvernement espagnol ». Chacun se renvoie la balle, pendant que les plages de Ceuta accueillent des milliers d’âmes épuisées.
Cette crise n’est pas sans précédent. En 2021, déjà, des milliers de personnes avaient traversé la même frontière lors d’un différend diplomatique entre Rabat et Madrid, Rabat ayant délibérément assoupli ses contrôles pour exercer une pression politique sur l’Espagne. Le Maroc avait alors démontré, sans ambiguïté, qu’il considérait les flux migratoires comme un instrument de négociation. Rien n’a changé depuis, sinon l’ampleur du phénomène. La leçon n’a pas été tirée, ou plutôt elle a été soigneusement évitée, parce qu’en tirer les conséquences aurait exigé de rompre avec le dogme de la libre circulation et de l’accueil inconditionnel.
Il faut dire ce que cette crise signifie dans sa profondeur historique. L’Europe n’est pas seulement confrontée à un problème de gestion des flux ; elle est confrontée à la question de sa propre survie en tant qu’entité civilisationnelle distincte. Ceuta est une ville espagnole, donc européenne, donc héritière d’une histoire, d’une langue, d’une culture. La submersion de ses plages par soixante mille personnes en une nuit n’est pas un fait divers : c’est un événement civilisationnel. Et il appelle une réponse à la hauteur de ce qu’il est — non pas des communiqués de presse, non pas des appels à la « solidarité européenne », mais une politique de souveraineté assumée, des frontières défendues, des accords bilatéraux contraignants avec les pays d’origine et de transit.
La France, qui fut longtemps le pays des grandes décisions souveraines — de Richelieu à de Gaulle, de la diplomatie d’État à l’indépendance stratégique —, ne peut se contenter de renforcer ses contrôles à la frontière pyrénéenne comme si elle n’était qu’un gestionnaire de flux résiduels. Elle doit peser de tout son poids historique pour imposer à l’Europe une doctrine migratoire qui ne soit pas une capitulation déguisée en humanisme. Car ce que l’on voit à Ceuta, ce n’est pas une catastrophe naturelle : c’est le résultat prévisible, documenté, répété, d’une absence de volonté politique. Et l’absence de volonté politique, en matière de frontières comme en toute chose, finit toujours par se payer.

