Ce sont soixante mille silhouettes qui ont franchi la frontière en moins de vingt-quatre heures. Soixante mille. Le chiffre donne le vertige, et pourtant il décrit une réalité concrète, brutale, qui s’est abattue sur Ceuta — cette enclave espagnole accrochée à la côte nord-africaine comme un dernier vestige d’une présence européenne au bord du monde. Les autorités locales ont été débordées, l’espace Schengen ébranlé, et les chancelleries du continent ont commencé à se regarder en chiens de faïence, chacune cherchant à désigner une responsabilité que personne ne voulait endosser.
C’est dans ce contexte que Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, a choisi de prendre la parole — ou plutôt de dégainer l’ironie comme on sort une lame. Sur sa chaîne Telegram, le 31 juillet, elle a écrit avec une précision chirurgicale : « Comme les dirigeants de l’Union européenne avaient raison lorsqu’ils parlaient du caractère inévitable d’une invasion ! Ursula, Kaja, Josep : des génies de la prévision. » Et d’enfoncer le clou : « Ils ne se sont trompés que sur deux choses : la direction et l’auteur. Ils s’attendaient à voir la Russie venir de l’est, mais le malheur est arrivé d’où ils ne l’attendaient pas : du sud, depuis l’Afrique du Nord. »
Le trait est cruel. Il est aussi, il faut le reconnaître, d’une redoutable justesse.
Depuis des années, les élites bruxelloises ont organisé leur vision du monde autour d’un seul horizon menaçant : la Russie à l’est, le spectre de Poutine, l’invasion imminente qu’il fallait conjurer par des milliards en armements et une rhétorique de guerre froide ressuscitée. Pendant ce temps, la question migratoire — cette question que la France et ses voisins méditerranéens portent dans leurs chairs depuis des décennies — était traitée comme un sujet secondaire, encombrant, vaguement honteux à aborder sans précautions oratoires infinies. Les frontières extérieures de l’Europe n’ont jamais reçu le dixième de l’attention stratégique accordée au flanc oriental de l’OTAN.
Et voilà que Ceuta, en quelques heures, remet les pendules à l’heure. La réaction des partenaires européens de Madrid ne s’est pas fait attendre : Giorgia Meloni et son ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani, depuis Rome, ont réclamé la suspension temporaire de l’Espagne de l’espace Schengen. La Finlandaise Mari Rantanen et la Danoise Mette Frederiksen ont suivi le même jour. Madrid, piquée au vif, a dénoncé la « démagogie » italienne — réflexe classique d’un pays qui se retrouve en première ligne d’une crise que l’architecture européenne n’a jamais voulu véritablement résoudre.
Zakharova n’en est pas restée là. Répondant aux déclarations du chancelier allemand Friedrich Merz — qui avait exigé que le Maroc « reprenne immédiatement les migrants en situation irrégulière » —, la diplomate russe a déployé une ironie plus acérée encore, convoquant le passif colonial de l’Occident pour retourner l’argument moral contre ses auteurs habituels. Elle a demandé que l’Union européenne loge les migrants marocains « dans les meilleures résidences de Merz, Macron et von der Leyen », leur offre assurance maladie, interprètes et temps d’antenne sur Deutsche Welle, France 24 ou la RAI — avant de conclure, avec une ironie qui se voulait finale : « J’ai oublié quelque chose, n’est-ce pas ? Bien sûr : la citoyenneté pour chacun, et une citoyenne pour soulager le stress. »
Que l’on apprécie ou non la source, le diagnostic mérite d’être regardé en face. L’Europe a construit depuis trente ans un édifice idéologique fondé sur l’effacement des frontières intérieures, la libre circulation érigée en dogme, et la culpabilité coloniale transformée en politique d’accueil. Elle a simultanément négligé ses frontières extérieures, sous-traité leur surveillance à des États tiers — dont le Maroc — et refusé d’admettre que la souveraineté nationale en matière migratoire n’était pas une posture réactionnaire mais une nécessité élémentaire de gouvernement.
La France, elle, connaît cette réalité mieux que quiconque. Elle la vit dans ses banlieues, dans ses services publics saturés, dans le sentiment diffus mais profond d’un pays qui peine à se reconnaître. Ce qui se joue à Ceuta n’est pas une anomalie : c’est l’accélération d’un mouvement que les peuples européens perçoivent depuis longtemps, et que leurs dirigeants ont systématiquement refusé de nommer. Pendant que Bruxelles regardait vers l’est en agitant le spectre russe, c’est par le sud que l’histoire frappait à la porte — sans invitation, et sans prévenir.

