Ceuta : quand l’État marocain laisse ses jeunes mourir aux portes de l’Europe

Entre 50 000 et 60 000 personnes ont franchi en quelques jours la frontière de Ceuta, enclave espagnole sur le sol africain. Au moins 72 morts, selon Madrid — peut-être 130, selon l’Association marocaine des droits humains (AMDH), avec des dizaines de disparus. Ce drame n’est pas un accident de l’histoire : il est le symptôme d’un double abandon, celui d’un État marocain qui instrumentalise sa propre jeunesse, et celui d’une Europe qui a depuis longtemps renoncé à défendre ses frontières avec la fermeté qu’elles méritent.

La thèse que défend l’AMDH mérite d’être prise au sérieux, précisément parce qu’elle vient de l’intérieur même du monde associatif marocain. Saïd Tbel, membre de l’organisation, pose la question que personne à Rabat ne veut entendre : comment des dizaines de milliers de jeunes ont-ils pu converger vers Fnideq, certains depuis 800 kilomètres de distance, en empruntant jusqu’au TGV, sans que les autorités marocaines n’aient rien vu, rien su, rien fait ? Une rumeur annonçant l’ouverture de la frontière a circulé dans tout le pays. Des milliers de jeunes universitaires, des familles entières avec leurs enfants, ont tout risqué sur la foi de cette rumeur. Que l’État marocain prétende n’avoir pas eu connaissance d’un tel mouvement de masse est, au mieux, une incompétence confondante ; au pire, un mensonge d’État.

Car le silence de Rabat est lui-même éloquent. Alors que les bilans divergent de manière scandaleuse — le ministère marocain de l’Intérieur n’a daigné reconnaître que onze morts, dimanche soir, contre plus d’une centaine selon d’autres sources —, aucune explication publique n’a été fournie sur les circonstances de cet afflux. L’AMDH réclame une enquête indépendante, côté espagnol comme côté marocain. Cette demande est légitime. Elle met en lumière ce que la diplomatie officielle préfère taire : Rabat dispose d’un levier migratoire qu’il actionne ou relâche selon ses intérêts du moment, au mépris de la vie de ses propres ressortissants.

Ce drame révèle également, avec une brutalité sans fard, le profond malaise d’une jeunesse marocaine que son propre pays a abandonnée. Chômage structurel, vie chère, absence de perspectives : ces jeunes universitaires qui ont pris le TGV pour tenter leur chance à Ceuta ne sont pas des aventuriers. Ils sont le produit d’un système qui les a formés sans leur offrir d’avenir. Que l’on comprenne leur désespoir ne signifie pas qu’il faille absoudre les États qui l’ont fabriqué, ni que l’Europe soit tenue d’en assumer indéfiniment les conséquences.

L’Espagne, de son côté, a renvoyé la quasi-totalité des personnes entrées sur le territoire de Ceuta — ce qui constitue, dans ce contexte précis, une réponse souveraine et nécessaire. L’AMDH conteste le renvoi de mineurs sans examen individuel de leur situation, et cette préoccupation mérite d’être entendue dans le cadre du droit. Mais la question de fond demeure entière : une frontière qui cède sous la pression de 60 000 personnes en quelques jours n’est plus une frontière. C’est une invitation permanente au recommencement.

L’Europe, et la France en particulier, doit tirer de Ceuta une leçon que les technocrates bruxellois s’évertuent à ignorer : la maîtrise des flux migratoires n’est pas une posture idéologique, c’est une condition élémentaire de la souveraineté nationale. Laisser un État tiers transformer sa propre détresse sociale en pression migratoire sur les frontières européennes, c’est accepter d’être gouverné par les défaillances des autres. La France, héritière d’une tradition d’indépendance que de Gaulle a su incarner face aux pressions extérieures, ne peut se permettre cette abdication.