Soixante-douze mille personnes en quelques jours. Ce chiffre, à lui seul, dit l’ampleur du vertige. Ceuta, enclave espagnole accrochée au nord du Maroc comme un vestige de la présence européenne en Méditerranée, a vu déferler en une semaine une marée humaine sans précédent dans l’histoire récente du continent. Soixante-quinze corps de migrants ont été retrouvés. Et la réponse de l’Europe ? Une visioconférence.
Le 3 août, les vingt-sept ministres de l’Intérieur de l’Union européenne se sont donc réunis en format virtuel pour constater l’évidence et s’en féliciter mutuellement. Le ministre espagnol a salué le retour au Maroc, sous escorte policière, d’environ 70 000 des arrivants. Son homologue français, Laurent Nuñez, a loué la « gestion espagnole de la crise » et rendu hommage à la « coopération remarquable avec le Maroc ». Voilà donc où en est la souveraineté européenne : à remercier Rabat d’avoir bien voulu reprendre ses ressortissants, comme si la maîtrise des frontières d’un continent millénaire dépendait désormais du bon vouloir d’un État tiers.
La France, pour sa part, a annoncé un « renforcement significatif du contrôle à la frontière franco-espagnole » afin de limiter les fameux « mouvements secondaires » — euphémisme bureaucratique pour désigner le transit de migrants vers notre territoire. Cinq forces mobiles surveillent déjà les trente-sept points de passage dans les Pyrénées-Orientales et les Pyrénées-Atlantiques, bientôt renforcées par 186 agents supplémentaires de la Force frontière d’intervention rapide. Un « barrage flottant » a été installé au large de Ceuta pour décourager les traversées maritimes. Des mesures réelles, certes, mais qui ressemblent davantage à des pansements posés sur une artère sectionnée qu’à une politique digne de ce nom.
Car c’est bien là le cœur du problème. L’Europe ne manque pas de dispositifs, de pactes, de règlements et de comités. Elle manque de volonté politique. Laurent Nuñez a cru bon de défendre l’espace Schengen, affirmant qu’il « n’était pas le problème, mais la solution ». On admirera la pirouette rhétorique. Schengen, conçu pour faciliter la libre circulation des Européens dans un espace de confiance mutuelle, s’est transformé en autoroute pour les flux migratoires incontrôlés, faute d’une protection sérieuse des frontières extérieures. Prétendre que l’instrument est la solution revient à vanter les mérites du robinet ouvert pour régler une inondation.
Les Vingt-Sept ont par ailleurs salué avec enthousiasme la mise en œuvre prochaine du Pacte européen sur l’asile et la migration, ce monument de complexité technocratique qui promet un filtrage renforcé aux frontières extérieures, l’enregistrement des données biométriques et une réforme des procédures de retour. « Tout le monde a salué les avancées sur le règlement retour », a précisé Nuñez, comme si la capacité à expulser des déboutés du droit d’asile constituait un progrès civilisationnel. En réalité, chaque nouveau pacte, chaque nouveau règlement ne fait que confirmer l’impuissance structurelle d’une Union incapable de défendre ses propres marges géographiques sans négocier, déléguer et sous-traiter.
Il faut pourtant nommer les choses. Ce qui se joue à Ceuta n’est pas une « crise humanitaire » au sens où l’entendent les chancelleries et les ONG. C’est une pression démographique organisée, exploitée par des réseaux de passeurs que les Vingt-Sept promettent de démanteler depuis des années sans y parvenir, et parfois instrumentalisée par des États qui savent pertinemment que la menace migratoire constitue un levier de négociation efficace face à des partenaires européens tétanisés par leur propre bonne conscience. Que Madrid ait dû compter sur Rabat pour reprendre le contrôle de sa propre enclave en dit long sur l’état réel de la souveraineté continentale.
Sur la Manche, Nuñez a annoncé une bonne nouvelle : depuis le début de l’année, 160 traversées réussies vers le Royaume-Uni, contre 413 l’année précédente. Une nouvelle doctrine d’interception en mer expliquerait cette baisse. Soit. Mais on observera que la fierté de voir diminuer le nombre de migrants atteignant l’Angleterre ne dit rien sur le nombre de ceux qui demeurent en France. La réduction d’un flux vers l’étranger ne saurait tenir lieu de politique migratoire nationale.
La France a une longue histoire avec ses frontières. Ce sont elles qui ont défini son identité, façonné son unité, permis à sa civilisation de se constituer et de rayonner. De Vauban aux traités de Westphalie, la maîtrise du territoire a toujours été le préalable de toute politique digne de ce nom. Déléguer cette maîtrise à Bruxelles, la sous-traiter à Rabat, la noyer dans des pactes inopérants : voilà ce que l’heure commande de refuser. Ceuta brûle. Et les ministres se félicitent en visioconférence.

