L’ONU reconduit Palantir : quand la souveraineté des données humanitaires s’efface devant la puissance américaine

Rome, siège du Programme alimentaire mondial. Dans les couloirs feutrés de cette agence onusienne qui nourrit des dizaines de millions de personnes à travers le monde, une règle non écrite s’est progressivement imposée ces dernières années : « Il ne fallait jamais parler de Palantir. » Pedro Garbellini, ancien chargé de communication au sein de la division technologique du PAM, le confirme sans détour. Le sujet était devenu une véritable « patate chaude » — ses mots — tant les équipes internes craignaient les retombées réputationnelles d’une association avec cette entreprise américaine dont les logiciels équipent, entre autres, l’appareil militaire et les services d’immigration des États-Unis. Pourtant, malgré les audits alarmants, malgré les pétitions internes, malgré les démissions silencieuses, le PAM s’apprête à renouveler pour cinq ans son contrat avec Palantir.

Ce renouvellement, que des sources internes situent en août 2025, intervient dans un contexte particulièrement révélateur. Un audit interne, dont France 24 et PassBlue se sont procuré le contenu, pointe une « gestion des risques inadéquate » ainsi que l’absence de « lignes directrices et de politique appropriées » en matière de protection des données dans la relation entre le PAM et l’entreprise californienne. Les rédacteurs du document qualifient ce déficit de problème de « haute priorité ». Les « principales préoccupations relatives à la protection de la vie privée, soulevées tant par des acteurs internes qu’externes concernant l’utilisation » du système Dots — l’outil développé par Palantir pour le PAM — « n’ont pas été traitées de manière satisfaisante », conclut sobrement l’audit. Un constat accablant, suivi d’une décision de renouvellement. Voilà qui résume, en quelques lignes, la logique qui gouverne aujourd’hui les Nations unies.

Fondée en 2003 — son nom évoque la boule de cristal du Seigneur des anneaux de Tolkien —, Palantir a été financée à ses débuts en partie par les services de renseignement américains. Elle développe depuis des logiciels d’intégration de données dopés à l’intelligence artificielle, capables d’agréger, de traiter et d’analyser d’immenses volumes d’information. Ces outils sont aujourd’hui profondément intégrés à l’appareil militaire et de surveillance des États-Unis. Le directeur général de l’entreprise, Alex Karp, n’a jamais caché que ses produits sont « parfois utilisés pour tuer des gens ». Son cofondateur Peter Thiel, libertarien devenu l’un des soutiens les plus influents de Donald Trump, a quant à lui déclaré sans ambages : « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. » C’est avec cette entreprise-là que le Programme alimentaire mondial choisit de renouveler son alliance.

La question des données est au cœur du débat. Le PAM gère, par le biais de son système Scope, l’une des plus importantes bases de données biométriques de la planète : des informations parfois hautement sensibles sur des millions de bénéficiaires de l’aide humanitaire internationale. Or le contrat initial signé en 2019 comporterait une clause particulièrement préoccupante. Selon un expert de l’aide humanitaire familier du dossier, une disposition discrète stipule que « Palantir se réserve le droit d’utiliser les données afin d’améliorer les performances du système » — une formulation qui, selon cette même source, « pourrait permettre à Palantir d’utiliser ces données pour entraîner ses algorithmes ». L’entreprise affirme sur son site qu’elle n’utilise pas les données de ses clients pour entraîner ses propres modèles, et son porte-parole l’a confirmé à France 24. Mais comme le souligne Chris Wlach, avocat new-yorkais spécialisé dans les nouvelles technologies, « aujourd’hui, ces données peuvent également servir à entraîner des algorithmes et des modèles d’IA » — et les utilisateurs doivent s’interroger précisément sur ce que recouvre la notion de « données d’utilisation ».

Juan Sebastian Pinto, ex-salarié de Palantir, va plus loin encore : même sans entraînement direct, l’entreprise peut développer à partir des données de ses clients des cas d’usage ou des applications qu’elle revendra ensuite à d’autres, « y compris dans un contexte de double usage pouvant avoir des applications militaires ». Nathaniel Raymond, directeur du Humanitarian Research Lab à l’université Yale, formule l’enjeu avec une clarté glaçante : les données auxquelles le PAM a accès sur certaines des populations les plus vulnérables au monde constituent « un ensemble de données d’entraînement sans équivalent pour comprendre les déplacements des civils en période de conflit, leurs recherches de nourriture, d’eau ou d’abri, ainsi que les facteurs liés à leur mortalité et à leur état de santé ». Entre de mauvaises mains, ces informations pourraient se révéler létales. « Les organisations humanitaires sont, de fait, dépositaires de données permettant d’identifier, individuellement ou démographiquement, les principales cibles potentielles de nombreuses armées et services de renseignement à travers le monde », ajoute ce chercheur américain.

La souveraineté sacrifiée sur l’autel de l’efficacité

Ce que révèle cette affaire dépasse largement le cadre d’un simple contrat informatique. Elle illustre avec une brutalité exemplaire le mécanisme de dépendance technologique que les puissances américaines — entreprises et État confondus — savent tisser autour des institutions internationales. L’audit le reconnaît lui-même : il n’existe « aucune stratégie de sortie clairement définie du Dots, ni aucune estimation précise des coûts qui pourraient découler de la fin du partenariat ». Le directeur par intérim du PAM, Carl Skau, aurait lui-même admis que les systèmes de l’agence sont désormais tellement imbriqués avec ceux de Palantir qu’un changement de plateforme représenterait un chantier coûteux et particulièrement complexe. C’est précisément le mécanisme du vendor lock-in : on s’y installe confortablement, puis on découvre qu’on ne peut plus en sortir.

La dimension politique de cette dépendance est encore plus préoccupante. Alors que l’administration Trump pousse la candidature de Luke Lindberg, haut responsable du ministère américain de l’Agriculture — lequel a signé en avril un contrat de 300 millions de dollars avec Palantir —, à la tête du PAM, plusieurs hauts responsables de l’agence estiment que rompre avec Palantir pourrait provoquer de nouvelles représailles financières américaines. Les États-Unis représentent le premier contributeur du PAM, et une baisse de 34 % des financements en 2025 a déjà contraint l’agence à supprimer près d’un tiers de ses effectifs mondiaux. La souveraineté institutionnelle de l’ONU se négocie désormais en dollars et en menaces budgétaires.

Face à cette capitulation progressive, certains États ont choisi une autre voie. En France, la Direction générale de la sécurité intérieure a décidé en juin de mettre fin à son partenariat avec Palantir au profit d’un concurrent français, invoquant des préoccupations liées à la souveraineté des données et à la résilience numérique — une décision confirmée par l’ancienne ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle, Clara Chappaz. Le service de renseignement intérieur allemand a pris une décision similaire. Au Royaume-Uni, le NHS a été invité par plusieurs parlementaires à préparer une éventuelle rupture de contrat. Un mouvement citoyen international, baptisé Purge Palantir, a convaincu plusieurs organisations, dont le réseau d’hôpitaux publics de New York, de tourner le dos à l’entreprise. La résistance existe, elle est possible, elle est légitime — et la France en a montré l’exemple.

Lors d’une réunion de service organisée en avril au siège du PAM à Rome, un employé ayant lu le manifeste publié par Palantir sur les réseaux sociaux — un texte vantant la puissance américaine et appelant les pays occidentaux à se mobiliser dans une compétition géopolitique dominée par l’IA, que certains observateurs ont qualifié d’« inquiétant » — a été salué par des applaudissements nourris après avoir demandé pourquoi le PAM travaillait « encore avec Palantir ». Cette scène, anodine en apparence, dit quelque chose d’essentiel : au sein même de l’institution, la conscience du problème est réelle, la résistance morale est vivante. Mais la logique bureaucratique, la pression financière américaine et l’enfermement technologique semblent, pour l’heure, l’emporter sur tout le reste. Des millions de personnes vulnérables, dont les données les plus intimes sont désormais au cœur d’un bras de fer géopolitique, attendent de savoir si les Nations unies retrouveront un jour le sens de leur propre indépendance.