C’est dans le silence et la discrétion que l’Élysée a manœuvré. Selon des informations révélées par Politico, le gouvernement Macron a délibérément repoussé l’application d’une nouvelle tarification européenne du carbone sur les carburants à l’année 2028 — soit après la présidentielle de 2027 et la fin du second mandat d’Emmanuel Macron. La conséquence potentielle pour les Français est loin d’être anodine : une hausse du prix du gazole pouvant atteindre environ 15 centimes par litre, soigneusement léguée au prochain quinquennat.
Le calendrier interroge nécessairement. Car si l’entrée en vigueur du dispositif avait été maintenue avant l’élection présidentielle, l’exécutif actuel aurait dû en assumer les conséquences politiques devant les Français. En la repoussant à 2028, Emmanuel Macron quitte l’Élysée avant que la facture ne se matérialise pleinement à la pompe. Le prochain gouvernement, lui, devra gérer une mesure négociée et acceptée en amont, mais dont il portera l’impopularité.
Que reste-t-il à dire, sinon que cette manœuvre illustre parfaitement la logique qui gouverne depuis trop longtemps notre pays ? Une décision issue de Bruxelles, négociée loin du débat public quotidien, dont le coût risque d’être supporté en premier lieu par les Français les plus dépendants de leur voiture — et dont la responsabilité politique pourra être renvoyée d’un gouvernement à l’autre.
Car derrière les centimes supplémentaires affichés sur les panneaux des stations-service se trouve une réalité sociale beaucoup plus concrète. Pour des millions de Français vivant en périphérie des grandes villes, dans les zones rurales ou dans des territoires où les transports collectifs restent insuffisants, la voiture n’est pas un luxe. Elle est indispensable pour travailler, faire ses courses, conduire ses enfants à l’école ou simplement accéder aux services publics.
Une augmentation de 15 centimes par litre représenterait environ 7,50 euros supplémentaires sur un plein de 50 litres. Répétée tout au long de l’année, elle peut rapidement représenter plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines d’euros supplémentaires pour certains ménages. Une somme qui vient s’ajouter au coût de l’énergie, de l’alimentation, du logement, de l’assurance et de l’entretien automobile.
Et c’est précisément là que le souvenir de 2018 devrait inquiéter le pouvoir.
Le mouvement des Gilets jaunes n’était pas né d’un grand débat institutionnel ou d’une querelle abstraite sur la construction européenne. Il avait commencé avec une question beaucoup plus simple : le prix du carburant. Une hausse présentée au nom de la transition écologique avait suffi à cristalliser un sentiment plus profond de déclassement et d’injustice fiscale chez une partie du pays.
Huit ans plus tard, les mêmes ingrédients demeurent explosifs : des ménages contraints d’utiliser leur voiture, une fiscalité environnementale perçue comme punitive, un pouvoir politique jugé éloigné des réalités quotidiennes et, désormais, une responsabilité supplémentaire diluée entre Paris et Bruxelles.
C’est également toute la question de la souveraineté fiscale qui se pose. Lorsqu’une décision susceptible d’avoir un effet direct sur le prix payé par des dizaines de millions de consommateurs découle d’un mécanisme européen, quelle marge de manœuvre reste-t-il réellement au gouvernement français ? Et surtout, qui les citoyens doivent-ils sanctionner politiquement lorsqu’ils refusent cette orientation ?
La mécanique est devenue familière : les décisions sont européennes lorsqu’il faut justifier leur caractère incontournable, mais nationales lorsqu’il faut en supporter les conséquences sociales et électorales. Bruxelles fixe le cadre, Paris négocie les modalités, puis le contribuable règle la facture.
Le report à 2028 ne résout donc rien. Il ne supprime pas la hausse potentielle, ne remet pas en cause son principe et ne protège durablement aucun automobiliste. Il déplace simplement le problème dans le temps.
Et ce déplacement n’est politiquement pas neutre.
Emmanuel Macron ne pouvant constitutionnellement briguer un troisième mandat consécutif en 2027, l’entrée en vigueur interviendrait sous son successeur. Celui-ci pourrait ainsi découvrir, dès le début de son quinquennat, un dossier socialement inflammable dont les principales orientations auront été décidées auparavant.
Le paradoxe est saisissant : on explique régulièrement aux Français que la transition écologique exige visibilité, planification et courage politique. Mais lorsqu’une mesure risque de devenir électoralement toxique, la visibilité semble soudain beaucoup moins urgente.
Repousser l’échéance ne fera pourtant pas disparaître le problème. En 2028, les automobilistes ne demanderont pas seulement pourquoi leur plein coûte davantage. Ils demanderont également qui a décidé cette hausse, quand elle a été décidée et pourquoi ses conséquences n’ont été pleinement assumées qu’après l’élection présidentielle.
Et le prochain président, quel qu’il soit, recevra ce dossier comme on hérite d’une dette : avec une marge de manœuvre réduite, une facture déjà écrite et sous la pression d’une rue française qui, elle, n’a certainement pas oublié 2018.

