Affaire Lyhanna : Darmanin, accusateur et accusé — le double visage d’un ministre sans mémoire

Il aura fallu la mort d’une enfant de onze ans pour que Gérald Darmanin redécouvre les défaillances d’un appareil qu’il a lui-même dirigé pendant plus de quatre ans. L’Association nationale de police judiciaire (ANPJ) ne s’y est pas trompée : elle dénonce avec une clarté cinglante l’hypocrisie et la trahison de l’actuel garde des Sceaux, ancien maître de la place Beauvau, qui prétend aujourd’hui sonner l’alarme sur des maux qu’il a lui-même laissé prospérer.

L’affaire prend sa source dans une longue note datée du 29 juillet, révélée samedi par Le Monde et consultée par l’AFP, dans laquelle Darmanin détaille à Laurent Nuñez, son successeur à l’Intérieur, les nombreuses lacunes des services d’enquête dans le traitement des violences sexuelles sur mineurs. Dossiers « fantômes », enquêtes abandonnées, manque criant d’effectifs et de formation : le tableau dressé est accablant. Il l’est d’autant plus que c’est l’ancien ministre lui-même qui le brosse.

L’ANPJ résume la situation avec une formule qui fait mouche : « Docteur Darmanin et Mister Gérald ». D’un côté, le ministre de la Justice qui inventorie avec une rigueur soudaine les défaillances de la police judiciaire. De l’autre, l’ancien ministre de l’Intérieur qui a présidé, pendant plus de quatre années consécutives — un record depuis un demi-siècle —, à la dégradation progressive de ces mêmes services. « C’est bien son propre bilan de ministre de l’Intérieur que l’actuel ministre de la Justice torpille aujourd’hui », tranche l’association dans un communiqué sans ambages.

L’affaire Lyhanna constitue le détonateur de cette prise de conscience tardive. Cette collégienne de onze ans avait été retrouvée morte en juin dans le Gers. Le principal suspect, Jérôme Barella, mis en examen pour viol et meurtre d’une mineure, avait pourtant fait l’objet de plusieurs plaintes pour violences sexuelles sur mineures, restées sans suite. Une faillite de l’État dans ce qu’il a de plus fondamental : protéger les plus vulnérables.

La réforme de la police judiciaire menée en 2024, présentée à grand renfort de communication comme une révolution salvatrice — une « PJ à 22 000 effectifs » — n’a pas tenu ses promesses. L’ANPJ, qui regroupe les enquêteurs chargés de la criminalité organisée et financière, et qui s’est opposée dès l’origine à cette réforme, souligne qu’elle a « considérablement affaibli l’ex-police judiciaire » sans soulager les services d’investigation chargés de la petite et moyenne délinquance. La priorité affichée ne s’est pas traduite en réalité opérationnelle. Les dossiers ont continué à s’accumuler, les enquêteurs à manquer, les victimes à attendre.

Plus grave encore : l’ANPJ affirme que Darmanin avait connaissance d’un rapport d’évaluation des stocks établissant à plus de trois millions le nombre de dossiers non traités, dont ceux relatifs aux viols et agressions sexuelles sur mineurs. Frédéric Lauze, secrétaire général du Syndicat des commissaires de la police nationale, s’est dit « révolté » sur BFMTV, dénonçant le « cynisme » et la « trahison » d’un ministre qui savait, qui fut alerté, et qui n’agit qu’une fois la tragédie consommée et médiatisée.

Face à la tempête, Darmanin a choisi l’attaque. Il a publié dimanche sur X un courrier de trois pages adressé à Laurent Nuñez et à la ministre de la Santé Stéphanie Rist, « pour que nulle fake news n’existe », selon ses propres termes. Il s’y vante d’avoir créé « plus de 8 000 » postes de policiers et gendarmes, d’avoir accordé des moyens sans précédent, et d’avoir œuvré comme nul autre à la protection des mineurs. La défense est habile. Elle est aussi révélatrice d’un réflexe bien français dans les sphères du pouvoir : se glorifier des chiffres bruts tout en esquivant la responsabilité des résultats concrets.

Car c’est bien là le cœur du problème. La France dispose d’une tradition régalienne incomparable, d’une police dont l’histoire et le savoir-faire sont reconnus, d’un droit pénal élaboré sur des siècles de jurisprudence souveraine. Mais cette excellence institutionnelle est trahie lorsque les réformes sont conduites au profit de la communication politique plutôt que de l’efficacité opérationnelle, lorsque les alertes des praticiens sont ignorées au nom d’une rationalisation bureaucratique imposée d’en haut, lorsque des enfants meurent parce que les dossiers les concernant dorment dans les limbes d’un système submergé.

Darmanin accuse. Darmanin est accusé. Et c’est la France, elle, qui paie la facture.