Un parc Dragon Ball financé par l’Arabie saoudite sur les ruines de Mirapolis : la France solde-t-elle son âme culturelle ?

Le géant rabelaisien remplacé par Son Goku

Il y avait là, sur les terres de Courdimanche dans le Val-d’Oise, une statue colossale de Gargantua qui dominait le paysage francilien. C’était en 1987, et Mirapolis se voulait une réponse française, enracinée dans la littérature nationale, aux parcs de loisirs venus d’outre-Atlantique. L’aventure tourna court dès 1991, laissant derrière elle un terrain vague et le souvenir amer d’un projet trop tôt abandonné. Aujourd’hui, ce même site pourrait accueillir non pas un successeur digne de Rabelais, mais un parc à thème dédié à Dragon Ball, financé par le fonds souverain saoudien.

C’est Nicolas de Villiers, président du Puy du Fou, qui a tiré la sonnette d’alarme sur les ondes de RMC le 10 août dernier, avec une formule qui résonne comme un réquisitoire : « On abandonne l’histoire de France au profit d’un projet financé par l’Arabie saoudite. » La phrase est courte, tranchante, et elle dit tout ce qu’il y a à dire sur la nature du choix qui se profile.

Qiddiya Investment Company : la main de Riyad sur le loisir européen

Le projet est encore enveloppé de confidentialité, mais ses contours se précisent à mesure que les négociations avancent. C’est la Qiddiya Investment Company, filiale directe du fonds souverain saoudien PIF — le Public Investment Fund — qui porte l’initiative. Des discussions se tiennent depuis plusieurs mois, pilotées par le préfet d’Île-de-France, avec des interlocuteurs jusqu’à l’Élysée. Le montant évoqué dépasserait le milliard d’euros, une somme qui, dans un contexte de disette budgétaire, fait briller bien des yeux.

Qiddiya n’en est pas à son coup d’essai. La société développe déjà un parc Dragon Ball aux abords de Riyad, dans le cadre de la Vision 2030, la grande stratégie de diversification économique du royaume wahhabite, qui entend réduire sa dépendance au pétrole en achetant du prestige culturel à l’échelle planétaire. Ce que l’Arabie saoudite bâtit chez elle, elle envisage désormais de le planter en plein cœur du bassin parisien.

Une licence japonaise, un financement arabe, une terre française

Il faut mesurer l’étrangeté du tableau. Sur un sol français, chargé d’histoire et de mémoire littéraire, une puissance du Golfe financerait un parc dédié à un manga japonais. Ni la culture française, ni même une culture européenne, ne trouverait à s’y exprimer. La France ne serait plus que le terrain d’accueil, le support géographique d’un projet dont elle ne maîtriserait ni l’imaginaire, ni les capitaux, ni l’orientation stratégique.

Nicolas de Villiers le dit sans ambages : la France dispose des talents, de l’histoire et de la profondeur culturelle nécessaires pour concevoir un projet de loisirs qui célèbre son identité propre. Le Puy du Fou en est la démonstration éclatante — un parc qui attire des millions de visiteurs chaque année en puisant dans le récit national, sans avoir besoin de s’agenouiller devant une franchise étrangère ou un investisseur étranger. Pourquoi, dès lors, importer là où l’on pourrait créer ?

Le précédent Disneyland : quand la France capitulait déjà

La mémoire est courte, mais elle mérite d’être convoquée. Lorsque Disneyland Paris ouvrit ses portes en 1992, à quelques kilomètres seulement de Courdimanche, le débat culturel fut vif. Jack Lang parlait de « pollution culturelle », et l’intelligentsia française s’insurgea contre cette colonisation de l’imaginaire enfantin par la machine hollywoodienne. Puis l’on se tut, fasciné par les chiffres de fréquentation et les promesses d’emploi. Le parc américain s’installa dans le paysage, et avec lui l’idée que la France pouvait se contenter d’être un marché plutôt qu’un foyer de création.

Trois décennies plus tard, le même mécanisme se rejoue, mais dans une configuration encore plus révélatrice. Car si Disney représentait au moins une puissance occidentale partageant une part de civilisation commune, l’Arabie saoudite incarne une logique radicalement différente : celle du soft power pétrodollar, qui achète de la légitimité culturelle mondiale en finançant des spectacles, des stades, des parcs d’attractions et des tournois sportifs. La France serait-elle en train de devenir l’une de ses vitrines ?

Les emplois comme argument, la souveraineté comme angle mort

Sur les réseaux sociaux, le débat a déjà pris la forme qu’il prendra inévitablement dans l’arène politique. D’un côté, ceux qui saluent la perspective d’emplois dans un département, le Val-d’Oise, qui manque cruellement d’investissements structurants. « Quel que soit le parc, ça fera des emplois », résume un internaute avec cette résignation pragmatique qui caractérise le renoncement tranquille. De l’autre, ceux qui s’interrogent sur ce que signifie, à terme, laisser des capitaux étrangers façonner l’offre culturelle et touristique du pays.

L’argument de l’emploi est réel, mais il ne saurait être le seul. Une nation qui renonce à définir son propre récit culturel au nom de la création d’emplois accepte implicitement de se soumettre à une logique de marché qui la dépossède de ce qu’elle a de plus précieux : sa capacité à se raconter elle-même, à transmettre à ses enfants un imaginaire qui lui appartient. C’est précisément cette logique que dénonce de Villiers, et il a raison de la nommer.

La France, terrain vague de la mondialisation culturelle ?

Le site de Mirapolis est, en un sens, une métaphore saisissante de ce que la France risque de devenir si elle ne retrouve pas le fil de sa propre ambition culturelle. Un espace laissé en friche pendant trente ans, faute de volonté politique pour y bâtir quelque chose de français, et qui serait finalement cédé à des capitaux étrangers porteurs d’un imaginaire étranger. Gargantua chassé par Son Goku : le symbole est cruel.

Il ne s’agit pas de céder à la xénophobie ni de condamner par principe tout investissement étranger. Il s’agit de se poser une question simple, que tout gouvernement digne de ce nom devrait se poser avant de laisser le préfet d’Île-de-France négocier avec Riyad : la France veut-elle encore être la France ? Ou accepte-t-elle de n’être plus qu’un territoire disponible, une adresse commode sur la carte du monde globalisé, où les puissances du Golfe viennent placer leurs excédents pétroliers sous forme de parcs à thème ?

La réponse à cette question engage bien plus que le destin d’un terrain en Val-d’Oise. Elle engage l’idée même que la nation française se fait d’elle-même, de sa souveraineté et de son avenir. Et sur ce terrain-là, l’argent saoudien n’a rien à dire.