Il existe une vérité que les institutions européennes ont longtemps préféré taire : chaque fois qu’un Français glisse sa carte bancaire dans un terminal, il enrichit une entreprise américaine et livre ses données personnelles à une puissance étrangère. Visa et Mastercard, deux sociétés dont le siège se trouve aux États-Unis, traitent 61 % des paiements par carte dans la zone euro et la quasi-totalité des transactions transfrontalières. Cette réalité n’est pas anodine. Elle constitue une dépendance stratégique d’une gravité que l’on commence seulement à mesurer à sa juste valeur, à mesure que le monde se fragmente et que Washington redécouvre les vertus de la coercition économique.
La thèse est simple et s’impose avec la force de l’évidence : la souveraineté d’une nation ne se limite pas à ses frontières militaires ni à ses lois civiles — elle passe aussi, et peut-être surtout, par la maîtrise de son infrastructure de paiement. Or l’Europe, dans sa naïveté libérale et son enthousiasme pour l’intégration globalisée, a abandonné ce levier aux mains d’acteurs étrangers. Il est temps d’en tirer les conséquences.
Une dépendance qui n’est plus acceptable
Le cas russe constitue l’avertissement le plus brutal. Lorsque les sanctions américaines ont contraint Visa et Mastercard à suspendre leurs services en Russie, des millions de citoyens ordinaires se sont retrouvés du jour au lendemain sans accès à leurs propres fonds, incapables d’effectuer le moindre achat courant. Ce n’était pas la conséquence d’une décision russe, ni même européenne : c’était le résultat d’un choix unilatéral de Washington, exercé via une infrastructure que l’Europe avait elle-même contribué à ériger en monopole de fait. Que se passerait-il si ce même levier était actionné contre un pays européen, dans un contexte de tension diplomatique avec les États-Unis ? La question n’est plus théorique.
Mario Draghi, ancien président de la Banque centrale européenne, a formulé avec une clarté implacable ce que beaucoup refusaient d’entendre : l’interdépendance mondiale est passée d’un mécanisme de contrainte mutuelle à un outil d’influence et de contrôle. L’intégration économique, que l’on présentait comme un facteur de paix et de prospérité, est devenue le vecteur de nouvelles formes de subordination. Ce constat, partagé par le Premier ministre canadien Mark Carney lors du Forum de Davos, dépasse les clivages partisans habituels : les grandes puissances utilisent désormais les droits de douane comme levier, l’infrastructure financière comme instrument de coercition, et les chaînes d’approvisionnement comme vulnérabilités à exploiter. L’Europe serait bien inspirée d’en prendre acte.
À cela s’ajoute une dimension économique souvent négligée. Les commissions prélevées par les réseaux de cartes américains sur chaque transaction ont fortement augmenté ces dernières années, et elles sont fixées selon des conditions commerciales définies en dehors de toute juridiction européenne. Ce sont les commerçants français, allemands ou italiens qui en supportent le coût — et, in fine, les consommateurs. Par ailleurs, chaque paiement par carte génère des données qui quittent le territoire de l’Union européenne pour être stockées aux États-Unis, où elles servent à construire des profils de consommateurs au profit d’entreprises étrangères. La souveraineté numérique commence par la maîtrise de ces flux d’information.
L’euro numérique : réponse institutionnelle à une urgence stratégique
Face à ce constat, la Banque centrale européenne avance son projet d’euro numérique, une monnaie électronique émise et garantie par la BCE, destinée à doter l’Union d’une infrastructure de paiement entièrement placée sous contrôle européen. Piero Cipollone, membre du directoire de la BCE, a été explicite : « Nous avons besoin d’un système de paiements européen construit sur la base de technologies et d’infrastructures européennes, autrement dit un système entièrement placé sous notre contrôle. » Christine Lagarde a ajouté, sans ambiguïté : « Nous voulons être souverains chez nous. » Ces déclarations, qui auraient pu passer pour du nationalisme économique il y a dix ans, sonnent aujourd’hui comme du réalisme élémentaire.
Le projet est en cours de finalisation. Les négociations entre le Parlement européen et les gouvernements des États membres devraient aboutir d’ici la fin de l’année, avec un programme pilote réunissant 36 prestataires de services de paiement prévu pour 2027, et un déploiement pour les paiements de détail à partir de 2029. L’euro numérique permettra des paiements en ligne et hors ligne, avec des commissions inférieures à celles pratiquées actuellement par les réseaux de cartes. Le Portugal, fait notable, est l’un des pays les mieux représentés dans ce programme-pilote, avec la participation de la Caixa Geral de Depósitos, de la Banco Comercial Português et d’Unicre.
Parallèlement à cette initiative publique, le secteur privé européen n’est pas resté inactif. L’European Payments Alliance (EuroPA) et l’European Payments Initiative (EPI) ont conclu un accord pour interconnecter leurs systèmes de paiements instantanés, créant une plateforme susceptible de toucher 380 millions d’utilisateurs dans 15 pays européens. Ce réseau relie des solutions nationales déjà éprouvées — le français et belge Wero, l’espagnol Bizum, le portugais MB WAY, l’italien Bancomat, le polonais Blik, le grec IRIS, et les solutions nordiques Vipps MobilePay — dans une logique d’interopérabilité qui préserve l’identité de chaque système national tout en les rendant compatibles entre eux.
Le modèle du « roaming » : pragmatisme et souveraineté réconciliés
C’est précisément cette logique d’interopérabilité qui représente la voie la plus pragmatique vers l’autonomie. L’exemple le plus instructif vient, paradoxalement, du Brésil. Le PIX, système de paiements instantanés créé par la Banque centrale du Brésil, représente désormais 54 % de toutes les transactions réalisées dans le pays. Il est devenu à ce point central dans la vie économique brésilienne que Washington a choisi d’en faire un point de friction commercial, accusant Brasília de favoriser un système public de paiements au détriment des entreprises américaines. L’attaque américaine contre le PIX a été perçue au Brésil — à juste titre — comme une agression contre la souveraineté nationale. La Colombie, avec son propre système Bre-B, suit la même voie, avec 34,6 millions de clients et 638,6 millions de transactions en six mois d’existence.
C’est dans ce contexte que la fintech brésilienne PagBrasil propose une solution nommée RoamingPay, qui applique aux paiements le modèle déjà éprouvé dans les télécommunications : les consommateurs conservent leur prestataire national mais utilisent leurs services à l’étranger via des cadres techniques et juridiques partagés. Un Français utilisant Wero pourrait ainsi régler ses achats à São Paulo comme s’il effectuait une transaction domestique, sans recourir à une carte Visa ou Mastercard. La société vise une expansion en Europe et cherche notamment un accord d’intégration avec MB WAY, le premier portefeuille mobile portugais, contrôlé par la société SIBS.
Alex Hoffmann, PDG et cofondateur de PagBrasil, formule avec précision l’enjeu stratégique : « Dépendre excessivement d’infrastructures externes n’est plus un choix d’efficacité, mais un risque stratégique. » Il souligne qu’en l’absence d’interopérabilité entre les systèmes régionaux, les avantages tarifaires négociés dans les accords commerciaux — comme celui de l’UE avec le Mercosur ou l’Inde — se heurtent à une taxe invisible au moment du paiement, annulant en pratique les bénéfices obtenus sur le papier. La conclusion s’impose : il ne sert à rien de bâtir un système de paiements européen si, dès que ses citoyens franchissent les frontières du continent, ils retombent dans la dépendance aux cartes américaines.
L’Europe dispose aujourd’hui des outils intellectuels, institutionnels et techniques pour reprendre la maîtrise de son infrastructure de paiement. Elle dispose d’une tradition de puissance publique, d’un tissu bancaire national solide, et d’une volonté politique qui, pour une fois, semble à la hauteur du défi. Ce qui lui manque encore, c’est la cohérence entre ses ambitions souveraines et ses réflexes libéraux — cette tendance persistante à confier à des acteurs étrangers ce que la logique de l’intérêt national commanderait de garder en mains propres. La course mondiale aux systèmes de paiement nationaux est lancée. La France, et l’Europe avec elle, n’a pas le droit d’arriver en retard.

