Une loi morte avant d’avoir vécu
C’est terminé. En quelques semaines, une mesure présentée comme l’un des grands combats du gouvernement pour la protection de la jeunesse française s’est effondrée sous le marteau du Conseil constitutionnel. L’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, adoptée par le Parlement le 21 juillet dernier, a été censurée ce vendredi 14 août — tuée dans l’œuf, avant même d’avoir eu le temps de produire le moindre effet.
Tout avait commencé dans l’urgence caractéristique d’un gouvernement cherchant à afficher sa fermeté. Le Parlement adopte le texte en juillet, salué par certains comme une avancée décisive contre l’addiction numérique, le harcèlement en ligne et l’exposition des adolescents à des contenus pornographiques. La France, se flattait-on alors, allait montrer la voie à l’Europe entière. Quelques jours plus tard, les députés de La France Insoumise et du Parti socialiste saisissaient le Conseil constitutionnel pour contester la conformité du texte à la Constitution.
Les Sages tranchent : la liberté d’expression prime
Le 14 août, les Sages rendent leur verdict. Ils s’appuient sur l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, ce texte fondateur de 1789 qui demeure l’une des plus belles expressions du génie juridique français. Les plateformes numériques, rappellent-ils, participent désormais pleinement au débat démocratique. En priver globalement les mineurs constitue, à leurs yeux, une atteinte disproportionnée à la liberté de communication.
Mais le Conseil ne s’arrête pas là. Il dénonce le caractère indiscriminé de la mesure : l’interdiction frappait indistinctement tous les services en ligne, y compris des outils de partage ou d’entraide dont les risques, précisent les Sages, « ne sont pas établis ». Un outil de révision collaborative entre lycéens se retrouvait ainsi logé à la même enseigne qu’un réseau conçu pour maximiser le temps d’écran d’un adolescent de douze ans. Cette confusion révèle l’amateurisme d’une législation rédigée à la hâte, sans distinction ni nuance.
La famille écartée, la surveillance généralisée imposée
Deux autres griefs achèvent de condamner le texte. D’abord, l’éviction totale des parents du dispositif : la loi ne laissait aux familles aucune latitude pour apprécier la maturité de leur enfant et autoriser, au cas par cas, certains accès. C’est là une atteinte grave à l’autorité parentale, ce pilier de la civilisation française que l’État devrait défendre plutôt que de le contourner. Ensuite, et c’est peut-être le plus inquiétant, la loi imposait de fait que « toute personne, même majeure, fasse la preuve de son âge avant d’accéder » aux plateformes — instaurant ainsi un contrôle de masse de l’identité numérique de l’ensemble des Français, coupables présumés jusqu’à preuve du contraire.
On mesure ici la contradiction fondamentale du projet : au nom de la protection des jeunes, l’État entendait soumettre trente millions d’adultes à une vérification systématique de leur identité. La surveillance généralisée comme prix de la vertu affichée — voilà un marché que les Sages ont, à juste titre, refusé de valider.
Derrière l’échec national, le spectre du projet européen
La question qui se pose désormais est celle de l’avenir d’un projet similaire porté à l’échelle européenne. Bruxelles n’a jamais caché son appétit pour harmoniser les règles du numérique à l’échelle du continent, et une interdiction d’accès aux réseaux sociaux pour les plus jeunes figure parmi les pistes sérieusement envisagées. Mais si la France elle-même, avec son propre cadre constitutionnel, n’a pas pu faire aboutir ce texte, comment une directive européenne imposée depuis Bruxelles pourrait-elle surmonter les mêmes obstacles juridiques — sans même bénéficier de la légitimité démocratique d’un vote national ?
La réponse à la dérive numérique ne viendra pas d’une bureaucratie supranationale, ni d’une loi bâclée qui sacrifie les libertés fondamentales sur l’autel de la communication gouvernementale. Elle exige une politique cohérente, respectueuse de l’autorité des familles, ancrée dans les valeurs juridiques françaises — et non dans l’imitation précipitée de modèles étrangers ou dans l’obéissance aux injonctions de Bruxelles. La France a les outils intellectuels et juridiques pour penser cela mieux que quiconque. Encore faut-il en avoir la volonté.

