L’Arcom contre FOG : quand le régulateur audiovisuel s’érige en arbitre de la pensée

Une décision qui fait l’effet d’une bombe

Il ne s’agit officiellement que d’un rappel à l’ordre. Mais cette fois, la décision ne passe pas. En reprochant à CNews de ne pas avoir contredit Franz-Olivier Giesbert lorsqu’il évoquait, le soir du second tour des élections municipales, le sort des Juifs à Roubaix, l’Arcom a déclenché une levée de boucliers inhabituelle dans le paysage médiatique français. Journalistes, essayistes et intellectuels accusent désormais le régulateur d’ignorer les faits, de piétiner la liberté d’expression et de se comporter en véritable police de la pensée. Que s’est-il donc passé pour que cette instance, dont la mission première est d’assurer le pluralisme de l’information, se retrouve elle-même accusée de le mettre en péril ?

Le soir du 22 mars : Roubaix bascule, FOG prend la parole

Tout commence le 22 mars, au soir du second tour des élections municipales. David Guiraud, candidat de La France Insoumise, vient de conquérir la mairie de Roubaix avec 53 % des suffrages. Dans son discours de victoire, le nouveau maire annonce notamment des « actions particulières pour les peuples du Liban et de la Palestine » — formule qui, à elle seule, résume l’orientation idéologique d’un scrutin aux implications bien au-delà du seul périmètre roubaisien. Sur le plateau de Laurence Ferrari, Franz-Olivier Giesbert, l’un des éditorialistes les plus expérimentés de la presse française, prend alors la parole avec la franchise qui le caractérise depuis des décennies. Il déclare qu’il « n’aimerait pas être juif à Roubaix » compte tenu du climat local et des équilibres politiques nouvellement installés, ajoutant que les membres de cette communauté « vont sans doute être obligés de partir ». Des mots forts, ancrés dans une réalité que la France officielle préfère souvent taire.

L’Arcom s’empare de l’affaire

Saisie par des téléspectateurs, l’Arcom estime que les propos de Giesbert n’ont été ni contredits ni suffisamment mis en perspective sur le plateau. Le régulateur rappelle donc CNews à ses obligations d’honnêteté, de rigueur et de maîtrise de l’antenne, considérant que les déclarations en question « ne reposaient sur aucun élément sourcé ou étayé ». En conséquence, l’Arcom demande au canal 14 de la TNT de « veiller, à l’avenir, au respect de ces impératifs ». Par ailleurs, jugeant ne pas être suffisamment compétente pour se prononcer sur le caractère éventuellement diffamatoire des propos, elle renvoie la question vers la justice ordinaire — manière commode, pour l’institution, de conserver sa mise en scène de la neutralité tout en infligeant un blâme symbolique lourd de conséquences.

Les faits que l’Arcom préfère ignorer

Reste la question essentielle, celle que le régulateur semble avoir soigneusement évitée : les propos de Franz-Olivier Giesbert ne reposaient-ils vraiment sur « aucun élément sourcé ou étayé » ? L’histoire locale apporte une réponse cinglante. Une communauté juive s’était constituée à Roubaix après l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne en 1871, et une synagogue fut ouverte rue des Champs dès les années 1870. Le culte se poursuivit ensuite dans un oratoire privé, qui resta en activité jusqu’au début des années 1990, lorsque le responsable de la communauté remit le Sefer Torah à la communauté juive de Lille — acte solennel marquant la fin définitive du culte israélite organisé à Roubaix. Une plaque commémorative fut dévoilée en 2015 à l’emplacement de l’ancienne synagogue, et à cette occasion, Charles Sulman, alors président régional du CRIF, estimait qu’il ne demeurait dans la ville que « cinq ou six familles juives ». Voilà ce que l’Arcom appelle une affirmation sans fondement.

Une question de principe : qui a le droit de dire quoi ?

Cette affaire soulève une question de principe que la France, héritière de Voltaire et de la tradition des Lumières, ne peut esquiver indéfiniment. Une chaîne doit-elle systématiquement opposer un contradicteur à toute opinion controversée, au risque de transformer chaque débat en tribunal où l’accusé doit se justifier avant même d’avoir fini sa phrase ? Le pluralisme audiovisuel suppose certes que plusieurs sensibilités puissent s’exprimer, mais l’obligation de contradiction systématique, telle que semble la concevoir l’Arcom, risque fort d’entraver le débat d’idées plutôt que de le nourrir. C’est précisément dans les moments où une vérité dérange qu’il faut défendre le droit de l’énoncer sans avoir à produire, dans l’instant, un dossier instruit comme devant un tribunal administratif.

FOG riposte : l’ingérence inacceptable

Franz-Olivier Giesbert ne s’est pas laissé intimider. Il dénonce avec vigueur une intrusion de l’Arcom dans le débat d’opinion, une forme de police de la pensée qui n’avance plus même masquée. L’éditorialiste estime que le régulateur se substitue à la justice et franchit ainsi une ligne rouge que toute démocratie digne de ce nom se doit de respecter. Pour lui, cette décision constitue une ingérence inacceptable dans la liberté d’expression journalistique — une liberté qui n’est pas un privilège corporatiste, mais une garantie fondamentale pour l’ensemble des citoyens, dont le droit d’être informés sans que les mots de leurs interlocuteurs aient été préalablement filtrés, pesés et validés par une instance administrative.

La dérive d’un régulateur qui s’oublie

Cette affaire révèle une dérive plus large, symptomatique d’une époque où les organismes de régulation, nés pour protéger le pluralisme, tendent insidieusement à en devenir les fossoyeurs. Plusieurs observateurs soulignent que l’Arcom devrait davantage faire confiance au discernement des citoyens plutôt que de chercher à encadrer, voire à stériliser, chaque prise de parole sur les antennes françaises. Il est permis de se demander si cette frénésie régulatrice ne répond pas, en réalité, à des impulsions idéologiques que l’institution dissimule derrière le paravent commode de l’« honnêteté » et de la « rigueur ». La question demeure, lancinante : jusqu’où un régulateur audiovisuel peut-il aller sans franchir la ligne qui sépare la régulation légitime de la censure ? Et qui, au bout du compte, régulera les régulateurs ?