Los Angeles 2028 : le CIO réintègre les athlètes russes, mais leur refuse encore hymne et drapeau

Une exclusion née du scandale, bien avant la guerre

Pour comprendre la portée de la décision annoncée ce mardi 7 juillet par le Comité international olympique, il faut remonter à 2016. Cette année-là, la Russie se voit pour la première fois privée de ses couleurs nationales dans l’arène olympique — non pas en raison d’une guerre, mais d’un scandale de dopage d’État d’une ampleur sans précédent. Les enquêtes révèlent alors un système organisé, institutionnalisé, protégé par les plus hautes sphères du pouvoir moscovite. La sanction tombe : les athlètes russes concourent sous bannière olympique neutre aux Jeux d’hiver de 2018, puis sous les couleurs du Comité olympique russe (ROC) en 2021 et 2022. La Russie, grande nation sportive dont les champions avaient fait la fierté d’une civilisation compétitive et disciplinée, se retrouve reléguée au rang d’invitée anonyme dans ses propres Jeux.

À peine les Jeux d’hiver de Pékin refermés, en février 2022, l’armée russe lance son invasion à grande échelle de l’Ukraine avec le soutien actif de la Biélorussie. L’indignation occidentale est immédiate et les sanctions sportives suivent, à la mesure de l’émotion collective. Le CIO prononce un bannissement total des athlètes des deux pays, une décision sans précédent dans l’histoire olympique moderne, qui mêle désormais inextricablement la question sportive à la question géopolitique. Ce faisant, l’institution lausannoise s’aventure sur un terrain qu’elle n’avait jamais véritablement voulu occuper : celui de l’arbitre des conflits entre États souverains.

Dès mars 2023, le CIO amorce un premier mouvement de retour en arrière. Il réintègre progressivement les athlètes russes et biélorusses sous conditions strictes — bannière neutre, exclusion des épreuves par équipes, surveillance antidopage renforcée. Ces sportifs participent ainsi aux Jeux de Paris 2024 et à ceux de Milan-Cortina dans cet état d’entre-deux inconfortable, ni pleinement bannis ni pleinement reconnus, réduits à concourir sans nom de nation, comme des apatrides du sport mondial.

La réintégration progressive, entre pragmatisme et pressions contradictoires

Durant les mois qui suivent, la présidente du CIO, Kirsty Coventry, multiplie les déclarations annonçant une normalisation plus complète. Elle insiste sur ce qu’elle présente comme un principe fondateur : « préserver la neutralité du sport, un espace où chaque athlète peut concourir sans être entravé par la politique. » Fin juin 2025, lors de la 146e session de l’instance à Lausanne, ce principe est même gravé dans la Charte olympique révisée, qui enjoint désormais à l’organisation d’agir « à l’abri de toute pression gouvernementale, culturelle, sociétale ou économique ». Une formulation solennelle, mais dont les conséquences concrètes pour les Russes ne sont pas encore discutées devant la centaine de membres réunis.

En parallèle, le paysage sportif international se fragmente selon les disciplines. Certaines fédérations n’ont pas attendu le feu vert du CIO pour agir. Le judo mondial réintègre les athlètes russes et biélorusses dès novembre 2024, la natation internationale fait de même en avril 2025. Le Comité international paralympique, lui, ouvre les portes de Milan-Cortina sans attendre les injonctions de Lausanne. À l’inverse, World Athletics — qui régit l’athlétisme mondial — maintient vendredi dernier l’exclusion totale des deux nations, au motif qu’aucune « avancée concrète vers des négociations de paix ne s’est matérialisée ». Ce « paysage fracturé », selon les mots mêmes de Pierre Ducrey, directeur des sports au CIO, illustre l’impossibilité pour une instance internationale de gouverner de manière cohérente un monde où les souverainetés nationales continuent de s’affirmer.

Dès décembre 2024, le CIO avait franchi un premier pas symbolique en recommandant le retour avec hymne et drapeau des Russes et Biélorusses dans les compétitions juniors, sports collectifs inclus. Ce signal préfigurait ce qui allait suivre. Début mai 2025, les Biélorusses sont pleinement réintégrés. Les Russes, eux, attendaient encore leur tour — un traitement différencié qui reflète la complexité des calculs diplomatiques à l’œuvre dans les coulisses de l’olympisme.

Le 7 juillet 2025 : une réintégration partielle, sous conditions

C’est donc le mardi 7 juillet 2025 que le CIO annonce officiellement la levée d’une partie des restrictions imposées aux sportifs russes. Désormais, ceux-ci pourront viser les Jeux olympiques de Los Angeles en 2028, y compris dans les épreuves par équipes — une restriction qui leur avait été imposée depuis l’invasion de 2022. « Nous voulions garantir à tous les athlètes la possibilité de participer aux Jeux olympiques et de ne pas être tenus responsables des actes de leur gouvernement », déclare Kirsty Coventry devant la presse. Une formule qui sonne juste sur le plan de l’équité individuelle, et qui rappelle ce principe de bon sens : un lanceur de marteau ou une nageuse de fond ne décide pas de la politique étrangère de son pays.

La réintégration demeure néanmoins partielle et assortie de conditions substantielles. Contrairement aux Biélorusses, les Russes ne retrouvent pas immédiatement leur hymne national ni leur drapeau — le CIO indique qu’il se prononcera « en temps voulu » sur cette question. Un suivi antidopage renforcé est imposé : chaque athlète russe souhaitant reprendre le chemin des compétitions internationales devra se soumettre à « plusieurs tests » préalables, supervisés par l’Agence de contrôles internationale (ITA). Cette exigence est justifiée par le CIO au regard du « scepticisme de la communauté sportive mondiale » — une formulation diplomatique pour désigner les accusations persistantes de manipulation systémique qui pèsent sur le sport russe depuis une décennie.

Par ailleurs, si les liens des athlètes avec l’armée ou les services de sécurité ne seront plus contrôlés — ni leurs positions personnelles sur la guerre en Ukraine —, les futurs sélectionnés pour Los Angeles devront néanmoins « servir de modèles » capables de promouvoir « une société pacifique par le sport ». Le CIO précise également qu’il n’organisera aucun événement sur le sol russe et n’invitera aucun représentant de l’État russe. La suspension du Comité olympique russe (ROC), prononcée à l’automne 2023, est levée « à titre provisoire », mais ses activités dans les territoires ukrainiens occupés feront l’objet d’un suivi « de près ».

Réactions : entre satisfaction moscovite et indignation de Kiev

La réaction de Moscou ne se fait pas attendre. Le ministre russe des Sports, Mikhaïl Degtyarev, se félicite sur Telegram que le mouvement olympique « reste en dehors de la politique » — une formule savoureusement paradoxale, prononcée par un représentant d’un État dont les décisions militaires ont précisément plongé le sport mondial dans une crise politique sans précédent. Que Moscou se réjouisse d’une décision présentée comme apolitique en dit long sur la manière dont la Russie perçoit les institutions internationales : comme des instruments à neutraliser plutôt qu’à respecter.

Du côté de Kiev, la réponse est sans ambiguïté. Le Comité olympique ukrainien dénonce une décision « prématurée, infondée et adoptée sans tenir compte des circonstances objectives qui restent inchangées : la Russie poursuit son agression armée à grande échelle contre l’Ukraine ». L’organisation Global Athlete, qui défend la voix des sportifs à l’échelle internationale, déplore de son côté que « des violations flagrantes et répétées de la Charte olympique n’entraînent aucune conséquence », qu’il s’agisse des scandales de dopage ou de l’invasion d’un pays souverain.

À deux ans des Jeux de Los Angeles, les qualifications s’ouvrent dès cet été aux athlètes russes. Le CIO a ainsi tranché — provisoirement, partiellement, prudemment — une question que nul ne pouvait résoudre sans déplaire à quelqu’un. Car derrière le débat sur les hymnes et les drapeaux, c’est une question de fond qui demeure entière : peut-on véritablement séparer le sport de la souveraineté des nations ? L’histoire olympique, de Berlin 1936 à Moscou 1980 en passant par Los Angeles 1984, a toujours répondu par la négative. Les institutions internationales, elles, persistent à croire le contraire — et s’étonnent ensuite que le monde réel résiste à leurs constructions.