Le Conseil d’État a tranché. Un établissement parisien proposant à titre onéreux des séances collectives de nature sexuelle s’est vu ordonner sa fermeture au nom du principe de dignité humaine. Une décision qui mérite qu’on s’y arrête — non pour en célébrer la nouveauté, mais pour mesurer ce qu’elle révèle de l’état de notre droit et de nos mœurs.
La dignité humaine n’est pas une invention technocratique. Elle est le socle philosophique sur lequel repose l’idée française de civilisation, héritée des Lumières, du droit naturel et d’une longue tradition morale qui ne se réduit pas à la seule liberté individuelle. Que la plus haute juridiction administrative du pays ait dû mobiliser ce principe pour fermer un commerce de la débauche organisée dit quelque chose d’important : sans ce rempart, la logique du marché aurait suffi à tout légitimer.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Sous couvert de liberté sexuelle et de consentement entre adultes, s’était développée à Paris une offre commerciale tarifée, structurée, rentable — transformant l’acte intime en spectacle monnayable. La marchandisation du corps humain, poussée à ce degré, ne relève plus de la sphère privée : elle constitue une industrie, avec ses clients, ses tarifs, sa logistique. Et une industrie qui traite le corps humain comme une prestation de service ordinaire heurte frontalement la conception française de la personne.
Le droit français face à la pression libertaire
Depuis plusieurs décennies, une certaine idéologie progressiste-cosmopolite s’emploie à dissoudre toute norme morale collective au nom de l’autonomie individuelle absolue. Le résultat est prévisible : ce qui était hier toléré dans les marges devient aujourd’hui revendiqué en plein jour, commercialisé, puis défendu juridiquement. Le glissement est méthodique. Il suit la même logique qui a conduit, dans d’autres pays européens, à la légalisation intégrale de la prostitution sous prétexte de « travail du sexe » — avec les conséquences désastreuses que l’on connaît sur l’exploitation des femmes et sur le tissu social.
La France, elle, a choisi une autre voie. Le modèle abolitionniste, consacré par la loi de 2016, repose précisément sur ce refus de traiter le corps comme une marchandise. La décision du Conseil d’État s’inscrit dans cette cohérence : la dignité n’est pas négociable, fût-ce avec le consentement des parties. Ce n’est pas une posture réactionnaire — c’est une exigence républicaine, ancrée dans notre tradition juridique la plus profonde, celle qui remonte à la célèbre affaire du « lancer de nain » de 1995, où la même juridiction avait déjà affirmé que la dignité de la personne humaine constitue une composante de l’ordre public.
Que faut-il retenir de cette affaire ? D’abord, que le droit français dispose encore des instruments pour résister à la pression libertaire et marchande, à condition que les juges aient le courage de les employer. Ensuite, que la souveraineté normative de la nation — sa capacité à définir ce qui est acceptable sur son territoire, indépendamment des modes venues d’ailleurs — reste un bien précieux qu’il faut défendre pied à pied. Enfin, et surtout, que la dignité humaine n’est pas une valeur parmi d’autres, susceptible d’être mise en balance avec le chiffre d’affaires d’un établissement : elle est le fondement sans lequel aucune civilisation digne de ce nom ne peut se tenir debout.
La vraie liberté n’a jamais consisté à tout permettre. Elle consiste à choisir collectivement ce que l’on veut être — et ce que l’on refuse de devenir.

