Lecornu à Rabat : quand la France négocie ses intérêts au lieu de les imposer

La thèse est simple, et elle mérite d’être énoncée sans détour : la visite de Sébastien Lecornu à Rabat, accompagné de douze membres de son gouvernement, révèle moins un triomphe de la diplomatie française qu’une dépendance croissante à des équilibres géopolitiques que Paris ne maîtrise plus pleinement. Certes, le rapprochement franco-marocain produit des effets concrets. Mais à quel prix pour la souveraineté française, et selon quelle logique nationale ?

Le Premier ministre est arrivé au Maroc mercredi soir pour une visite de deux jours, la première à l’étranger depuis sa prise de fonction il y a dix mois. À ses côtés, le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot — déjà présent à Rabat en mai dernier — et le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez. Une délégation d’une telle ampleur signale l’importance accordée à ce partenariat. Elle signale aussi, pour qui sait lire entre les lignes, le degré d’engagement que Paris a consenti envers Rabat, parfois au détriment d’une lecture strictement nationale de ses intérêts.

Le cœur de la visite est une réunion de haut niveau entre les deux exécutifs, la première depuis sept ans, autour du chef du gouvernement marocain Aziz Akhannouch. Ce retour à la table des négociations s’inscrit dans la continuité du « partenariat d’exception renforcé » scellé en 2024, après qu’Emmanuel Macron eut reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental — décision unilatérale et lourde de conséquences diplomatiques, prise sans véritable débat national. Cette concession, présentée comme un geste d’ouverture, a en réalité engagé la France dans une posture qui fragilise ses relations avec l’Algérie et réduit sa marge de manœuvre en Afrique du Nord.

Sur le plan économique, le bilan de la visite de Macron à Rabat il y a deux ans doit être évalué. Quarante-deux contrats et accords d’investissement avaient été annoncés pour un montant global de dix milliards d’euros. Aujourd’hui, on attend des confirmations plutôt que de nouvelles annonces spectaculaires.

Ces échanges commerciaux atteignent désormais plus de quinze milliards d’euros annuels, un chiffre qui a doublé en moins de dix ans. La dynamique est réelle. Mais une question s’impose : ces contrats servent-ils d’abord l’industrie française et l’emploi sur le territoire national, ou participent-ils à une délocalisation progressive de savoir-faire stratégiques vers un partenaire certes ami, mais souverain et poursuivant ses propres ambitions ?

La France de Richelieu et de de Gaulle savait traiter avec ses voisins sans se lier les mains. Elle savait distinguer la coopération de la dépendance, l’alliance de la soumission. Ce que révèle la visite de Lecornu à Rabat, c’est une diplomatie française qui a choisi l’entrelacement économique et politique comme substitut à une véritable doctrine de puissance. Sceller un nouveau traité bilatéral est une chose ; s’assurer qu’il défend en priorité les intérêts de la nation française en est une autre, et c’est précisément cette exigence que l’on attend de voir satisfaite avant que l’encre ne sèche.