Il est des vérités que l’on préfère envelopper dans le jargon technocratique plutôt que d’affronter à visage découvert. Celle-ci est pourtant d’une clarté brutale : la France ne sait plus réformer, et faute de pouvoir maîtriser ses dépenses, elle se retourne contre ceux qui produisent encore de la richesse. C’est ce que deux enseignants de Sciences Po, Grégory Edberg et Erwan Le Noan, nomment avec une précision presque chirurgicale le basculement vers l’État prédateur — un État qui, ayant perdu tout projet, conserve intacte une seule capacité souveraine : celle de prélever.
Pour comprendre l’ampleur du désastre, il faut remonter aux origines du pacte fondateur. Au lendemain de 1945, dans une France meurtrie mais jeune, démographiquement vigoureuse et animée d’une foi collective dans le progrès, s’est construit un édifice social d’une ambition remarquable. La Sécurité sociale, les retraites par répartition, l’école républicaine triomphante, les grandes entreprises nationales : autant de piliers érigés pour une société en croissance, portée par des générations nombreuses et une économie en pleine reconstruction. Ce modèle n’était pas une erreur ; il était même, à bien des égards, une expression authentique du génie français, de cette capacité à subordonner les intérêts particuliers à une vision commune de la nation. Mais ce modèle avait une condition de survie que personne n’a voulu regarder en face : il supposait une croissance continue, une démographie ascendante et une souveraineté économique que l’on a depuis méthodiquement sacrifiée sur l’autel de la mondialisation et de la construction européenne.
Ces conditions ont disparu. La démographie s’est retournée, la croissance s’est étiolée, et les gouvernements successifs — de droite comme de gauche, complices dans leur renoncement — ont choisi la facilité de l’endettement plutôt que le courage de la réforme. Résultat : des finances publiques durablement dégradées, un déficit structurel que plus personne n’ose même promettre de résorber, et une dette qui s’accumule comme un legs empoisonné laissé aux générations futures. Le pacte social de 1945 s’est vidé de sa substance sans que rien — absolument rien — ne soit venu le remplacer. Ce qui demeure n’est plus un projet de civilisation, mais une mécanique de redistribution à bout de souffle, maintenue en vie par la seule inertie institutionnelle et la peur du conflit social.
Le système politique, quant à lui, s’est révélé parfaitement incapable d’affronter cette réalité. Paralysé par des équilibres électoraux fragiles, soumis aux corporatismes de toutes sortes, obsédé par le court terme du mandat suivant, il a transformé la réforme en mot tabou. Chaque tentative sérieuse de rationalisation des dépenses publiques s’est heurtée à une coalition de résistances — syndicats, lobbies, élus locaux — prompte à brandir la défense des « acquis sociaux » comme un bouclier sacré. Pendant ce temps, les marchés financiers internationaux, auxquels la France a imprudemment confié le financement de sa dette, imposent leurs propres contraintes, étranglant doucement la marge de manœuvre d’un État qui a renoncé à sa liberté budgétaire en même temps qu’il abandonnait sa souveraineté monétaire dans les méandres de la construction européenne.
C’est dans ce contexte d’impuissance consentie que naît l’État prédateur. Ne pouvant plus réformer, ne pouvant plus innover, ne pouvant plus proposer de vision à long terme, l’État se replie sur sa seule compétence résiduelle : taxer. Taxer les entreprises qui résistent encore à la désindustrialisation. Taxer les épargnants qui ont eu la prévoyance de constituer un patrimoine. Taxer les classes moyennes productives, ces Français discrets et laborieux qui n’ont ni les ressources des très riches pour optimiser leur fiscalité, ni la protection des dispositifs sociaux réservés aux plus démunis. La prédation fiscale n’est pas une politique économique ; c’est l’aveu d’une faillite intellectuelle et politique. Elle décourage précisément ceux dont l’initiative, l’épargne et le travail constituent le substrat vivant sur lequel repose encore, tant bien que mal, la prospérité nationale.
Que reste-t-il alors de la grandeur française dans cette mécanique d’épuisement ? La France fut, pendant des siècles, une civilisation qui savait penser l’État non comme une simple pompe à redistribuer, mais comme l’incarnation d’un projet collectif, d’une certaine idée de l’homme et de la cité. De Colbert à de Gaulle, en passant par les grands commis de la République, l’État français fut parfois autoritaire, souvent ambitieux, mais rarement aussi vide de substance qu’aujourd’hui. Ce qui se passe sous nos yeux n’est pas une crise conjoncturelle que quelques ajustements budgétaires suffiraient à corriger : c’est une crise de civilisation, le symptôme d’une société qui a perdu le fil de sa propre histoire et qui, faute de savoir vers où elle veut aller, se contente de gérer son déclin en prélevant sur ses dernières forces vives. La question qui se pose avec une urgence croissante est de savoir si la France trouvera, avant qu’il ne soit trop tard, la volonté politique de renouer avec ce qu’elle fut — souveraine, ambitieuse, et fière de l’être.

