Dans un village des Alpes-de-Haute-Provence, quelque chose de fondamental se joue chaque année au mois d’août. La foire d’Ongles, dont la 43e édition s’est tenue le dimanche 9 août 2026, n’est pas une simple manifestation folklorique : c’est le signe tenace d’une France rurale qui refuse de disparaître, qui refuse de se taire, et qui entend rappeler à une société déracinée d’où vient sa nourriture. Voilà la thèse qu’impose cette journée : le monde agricole français est une civilisation à part entière, menacée, mais vivante — et elle mérite bien davantage que les hommages condescendants d’une technocratie lointaine.
Environ 150 exposants et plusieurs milliers de visiteurs ont répondu à l’appel. Le long de la rue principale du village, les parcages de chèvres et de moutons côtoient les étals de producteurs de bières artisanales, de miels, de savons et d’une multitude de produits issus du terroir local. Ce n’est pas un marché comme les autres : c’est une démonstration de souveraineté alimentaire et de fierté identitaire.
Le paysan, au cœur du débat national
L’ambition de la foire est clairement énoncée par Pascal Ventre, président de l’association organisatrice : « Mettre les agriculteurs au centre du débat, pour qu’ils rencontrent une population qu’ils n’ont pas l’habitude de voir. » Cette phrase mérite qu’on s’y arrête. Car si les agriculteurs ne rencontrent plus « habituellement » leurs concitoyens, c’est que quelque chose s’est rompu dans le tissu de la nation. Des décennies de métropolisation forcée, de désindustrialisation des campagnes, de normes européennes kafkaïennes et de concurrence déloyale imposée par les accords de libre-échange ont éloigné le producteur du consommateur, le paysan de la cité.
La foire d’Ongles tente de renouer ce lien tranché. Elle y parvient, au moins le temps d’un dimanche.
Clément Denier, éleveur à la tête du Gaec La Robine des Canards, à la Robine-sur-Galabre, résume cette fierté avec une clarté désarmante : « C’est une belle foire qui mérite d’être reconnue. » Sa femme Jessica ajoute : « C’est important, pour nous, de mettre en avant notre métier et de montrer la richesse de notre terroir. » Ces mots ne sont pas anodins. Ils portent une revendication d’existence, une résistance tranquille contre l’effacement.
Un terroir qui résiste, mais à quel prix ?
La foire ne masque rien des difficultés. Les agriculteurs présents ce dimanche-là savent mieux que quiconque ce que signifie produire en France aujourd’hui : des charges écrasantes, des prix d’achat maintenus au plancher par la grande distribution, une réglementation qui s’alourdit d’année en année sous l’impulsion de Bruxelles, et une concurrence de produits étrangers qui ne respectent ni les mêmes standards sanitaires ni les mêmes conditions sociales. La France nourrit l’Europe à des conditions qu’elle n’a pas choisies, et ses paysans en paient le prix.
C’est précisément pourquoi des événements comme la foire d’Ongles prennent une dimension politique qu’on aurait tort de minimiser. Lorsqu’un producteur local vend directement à un consommateur venu exprès pour le rencontrer, il court-circuite une chaîne de valeur confisquée par les intermédiaires et les multinationales de l’agroalimentaire. Il affirme, concrètement, qu’une autre économie est possible — une économie enracinée, humaine, nationale.
La France rurale n’a pas à s’excuser d’exister
Ce que la foire d’Ongles illustre, en définitive, c’est que la France profonde n’attend pas la permission des experts en transition agroécologique ni la bienveillance des commissaires européens pour continuer d’exister. Elle produit, elle vend, elle transmet. Elle porte une civilisation — celle des paysages façonnés par des siècles de labeur, des recettes transmises de génération en génération, d’une relation à la terre que nulle directive de Bruxelles ne saurait codifier.
La vraie question que pose cette journée n’est pas technique. Elle est politique : la France est-elle encore capable de protéger ceux qui la nourrissent ? Leur garantir des prix rémunérateurs, les défendre contre la concurrence déloyale des importations, leur redonner une place centrale dans le récit national — voilà ce que réclament, sans le formuler ainsi, les exposants d’Ongles. La réponse appartient à ceux qui gouvernent. Mais l’urgence, elle, appartient à maintenant.

