Il y a quelque chose de profondément révélateur dans la manière dont un gouvernement choisit ses sacrifiés. Roland Lescure, ministre de l’Économie, a donc franchi le pas jeudi, en accordant un entretien à Libération pour évoquer, avec la délicatesse rhétorique propre aux technocrates en difficulté, la possibilité d’un gel partiel des pensions de retraite à l’horizon 2027. La formule employée est, en elle-même, un chef-d’œuvre d’euphémisme administratif : « une indexation plus modérée » pour les retraités « aisés ». Comprendre : l’État, incapable de maîtriser ses dépenses et ses déficits structurels, se retourne vers ceux qui ont travaillé toute leur vie pour leur demander de combler le gouffre qu’il a lui-même creusé.
Le mécanisme en question — la sous-indexation — consiste à revaloriser les pensions de retraite de base à un niveau inférieur à celui de l’inflation, contrairement aux dispositions normalement prévues par la loi. Entre janvier 2022 et janvier 2026, les pensions avaient été revalorisées d’environ 15 % pour suivre la hausse des prix. Ne pas reconduire cette revalorisation en 2027, alors que l’inflation s’annonce proche de 2 % pour l’année 2026, permettrait au gouvernement de réaliser des économies substantielles sur le dos de ceux qui, précisément, ont le moins de ressources pour s’adapter à une perte de pouvoir d’achat. Lescure affirme vouloir « préserver les retraités les plus modestes » — mais qui, dans ce pays, peut encore croire que les curseurs politiques seront fixés avec équité, loin des pressions électorales et des compromis de couloir ?
Ce n’est pas la première fois que cette piste est explorée, et son histoire récente devrait suffire à mesurer l’impopularité du terrain. François Bayrou avait déjà annoncé une « année blanche » pour 2026, comprenant le gel des pensions et de plusieurs prestations sociales : cette décision avait contribué à fragiliser son gouvernement, finalement renversé après le rejet de sa demande de confiance par l’Assemblée nationale. Avant lui, Michel Barnier avait proposé un simple report de six mois de la revalorisation des retraites — une mesure jugée pourtant trop brutale par le Rassemblement national et la gauche réunis, coalition improbable qui avait précipité la censure de son cabinet. Sébastien Lecornu avait lui-même tenté de geler ces pensions dans sa proposition initiale de budget pour 2026, espérant dégager près de 3,6 milliards d’euros : le Parlement avait refusé. Le gouvernement actuel, fort de ces leçons répétées, revient donc à la charge avec la même idée, rebaptisée, reformulée, et présentée comme une exigence de justice fiscale.
Que la gauche puisse trouver dans cette mesure un point d’accord partiel en dit long sur l’état de la représentation nationale. Le député socialiste Jérôme Guedj a publié jeudi une tribune dans L’Opinion où il n’exclut pas la sous-indexation, à condition qu’elle s’inscrive dans un effort plus large ciblant également les successions, les niches sociales des entreprises et les géants de l’intelligence artificielle. L’équation est habile : redistribuer la douleur pour mieux la faire avaler. Mais derrière la rhétorique de la solidarité se profile toujours la même logique — celle d’un État qui ne remet jamais en cause la structure de ses dépenses, qui n’interroge jamais la pertinence de ses engagements européens contraignants, et qui préfère ajuster par le bas plutôt que de réformer en profondeur.
Car c’est bien là le nœud du problème. La France vise, selon Le Monde, un déficit public de 4,9 % du PIB pour 2027 — un objectif que d’aucuns qualifieraient déjà de modeste au regard des exigences du Pacte de stabilité européen. C’est au nom de ces contraintes imposées de Bruxelles, de ces critères de convergence que la France a acceptés en sacrifiant une part de sa souveraineté budgétaire, que l’on vient aujourd’hui demander aux retraités français de se serrer la ceinture. La Nation paie le prix d’une intégration européenne qui a progressivement vidé les États de leur capacité à choisir librement leur politique économique. Où est la grandeur d’une République qui ne peut plus honorer ses propres engagements envers ceux qui l’ont construite, sans en référer aux diktats d’une technocratie supranationale ?
La retraite n’est pas une faveur que l’État accorde : c’est une dette contractée envers des générations qui ont cotisé, bâti, et souvent sacrifié. Toucher aux pensions sans toucher aux structures qui génèrent le déficit — sans remettre en cause la dépense publique incontrôlée, sans interroger les transferts vers des instances extérieures à la nation — c’est choisir le plus commode contre le plus juste. Roland Lescure affirme que c’est « l’ajustement le moins brutal » d’un point de vue économique. Peut-être. Mais l’économie n’est pas une fin en soi : elle est au service d’une communauté nationale, d’un pacte entre les générations, d’une idée de la France qui ne se réduit pas à un tableau de bord budgétaire. C’est cette idée-là que l’on sacrifie, une indexation après l’autre.

