Jancovici président ? Le mirage technocratique face à la crise climatique

Pendant les grandes chaleurs de l’été, une silhouette s’est imposée sur les plateaux de télévision avec une régularité presque mécanique : Jean-Marc Jancovici, président du Shift Project, ingénieur et conférencier infatigable, portant sous le bras ses graphiques et ses ordres de grandeur comme d’autres portent l’épée. La canicule avait exacerbé les colères, aiguisé les impatiences, et voilà qu’une partie du public, séduite par la clarté tranchante du personnage, réclamait ni plus ni moins sa candidature à l’Élysée. L’écrivain Aurélien Bellanger, lui-même partiellement conquis, a pris la plume pour examiner cette fascination — et pour en sonder les limites.

Bellanger confesse volontiers sa découverte tardive du phénomène Jancovici, guidé par des amis plus attentifs que lui aux flux numériques. Le choc fut réel. Quelques semaines durant, il crut avoir trouvé dans ce conférencier au ton péremptoire le successeur de Marx — celui qui aurait remplacé le capital par l’énergie comme concept organisateur de l’histoire humaine. Un grand récit, une grille d’analyse, une direction enfin claire dans le brouillard des apories écologistes à la Latour.

Car il faut comprendre le vide que Jancovici est venu combler. L’écologie politique contemporaine s’était enlisée dans une nébuleuse de questions sans réponses : que faire face à Gaïa ? où atterrir ? avions-nous jamais été modernes ? Ces interrogations, aussi légitimes fussent-elles, baignaient dans un souffle vaguement franciscain, une attention mystique portée à la Création, qui manquait singulièrement de prise sur le réel. Jancovici, lui, tranchait. Le réchauffement climatique n’était pas la part maudite de nos sociétés industrielles, mais un problème de gestion énergétique, une crise de superproduction, un défi technique que l’intelligence humaine pouvait et devait saisir.

Ses images canoniques ont fait le tour des amphithéâtres et des salles de conférence. Les énergies fossiles comme armée d’esclaves mise au service de chaque individu. L’exosquelette thermique de la civilisation industrielle. La brosse à dents transformée en objet de stupéfaction philosophique, à la manière du crayon de Milton Friedman que les libéraux se repassent en boucle pour se convaincre du génie du marché. Jancovici maîtrise son sujet par les deux extrémités, et c’est précisément pour cela qu’il plaît tant aux ingénieurs — ces mêmes ingénieurs qui vouent, note Bellanger avec une ironie acérée, une grande admiration au cinéma de Christopher Nolan, ce manifeste pompier contre la démocratie.

C’est là que le bât blesse.

Car derrière la rigueur des chiffres et la verve du tribun se profile une philosophie politique implicite, et cette philosophie mérite d’être nommée pour ce qu’elle est. Jancovici a délibérément court-circuité les étages délibératifs du système démocratique pour s’adresser directement aux décideurs de demain — aux polytechniciens, aux élites techniques — convaincu que c’est là que se joue l’avenir. Il est, à ce titre, le lobby le plus actif de France, et son efficacité tient précisément à cette stratégie de contournement.

Bellanger refuse pourtant de verser dans la dénonciation facile. Il ne s’agit pas d’accuser Jancovici d’une dérive sectaire consciente. Ce que l’écrivain diagnostique, c’est quelque chose de plus diffus et peut-être de plus dangereux : une tendance structurelle à la dépolitisation du débat climatique, un désir louche d’une solution technique qui serait le pendant symétrique des solutions purement morales qu’il décrie par ailleurs. Aurélien Barrau appelle à remettre de la poésie dans nos vies — la poésie comme puits de carbone sans fond. Jancovici, lui, substitue la technique à la morale. Dans les deux cas, la politique proprement dite — cet entremêlement irréductible du technique et du moral, de l’intérêt et de la valeur — est escamotée.

Or la crise climatique est avant tout un événement politique. On a longtemps usé de la fable du déluge pour alarmer les consciences : voici sous quelle profondeur d’eau reposeront New York, Dacca ou Paris dans un siècle. Mais cette rhétorique catastrophiste occulte l’essentiel : avant que les eaux montent, la lutte des classes climatique aura déjà fait son œuvre. Le réchauffement n’installe pas tous les hommes à la même enseigne — il exacerbe les inégalités existantes, frappe d’abord les plus faibles, creuse les fractures entre nations riches et nations pauvres, entre classes protégées et classes exposées. Pour parler le langage même de Jancovici : c’est un soulèvement d’esclaves qui se prépare.

Derrière l’enthousiasme pour un Jancovici président, Bellanger perçoit enfin une croyance millénariste tenace : l’idée que lorsque l’humanité sera acculée à un problème de survie véritable, elle en sortira purifiée et grandie. Que le pire appelle le meilleur. C’est une foi en l’épreuve rédemptrice qui traverse toute l’histoire des catastrophismes — et c’est précisément cette foi qui aveugle sur la nature du danger réel. Le pire n’est peut-être pas la catastrophe physique à venir. Le pire est peut-être déjà là, dans cette idée même qu’une catastrophe suffisamment grave serait, en elle-même, profondément morale.

La France a besoin d’ingénieurs. Elle a besoin de rigueur, de souveraineté énergétique, d’une politique industrielle digne de ce nom, d’une vision de long terme que ni les marchés ni Bruxelles ne lui fourniront. Mais elle n’a pas besoin d’un technocrate en chef qui confondrait la gestion de l’énergie avec l’exercice du pouvoir politique. La grandeur d’une nation ne se calcule pas en térawattheures.