Bruxelles sermonne l’Albanie au nom de Kushner
La Commission européenne a adressé un avertissement solennel au gouvernement albanais concernant un projet immobilier de 1,4 milliard d’euros lié à Jared Kushner, gendre du président américain Donald Trump. En cause : un aménagement prévu dans une zone côtière écologiquement protégée de l’Adriatique, qui soulève depuis plus de deux semaines une vague de protestations populaires.
Le porte-parole de la Commission, Guillaume Mercier, a exhorté mardi les autorités de Tirana à « agir sans aucun délai » pour ne pas compromettre le processus d’adhésion à l’Union européenne. Une injonction qui résume à elle seule le paradoxe albanais : se soumettre à Bruxelles pour espérer un jour y entrer.
Une lagune protégée sacrifiée sur l’autel des affaires américaines
Le projet vise deux zones protégées : la lagune de Narta, classée réserve naturelle, et l’île inhabitée de Sazan. C’est la société Affinity Partners, véhicule d’investissement de Jared Kushner, qui pilote l’opération — avec, semble-t-il, un accès privilégié accordé par les autorités albanaises.
Ivanka Trump elle-même a décrit, dans un podcast américain, la découverte bucolique de l’île : « Nous étions sur le bateau d’un ami, nous nous sommes arrêtés pour nager. C’est ainsi que nous l’avons trouvée. » Une anecdote charmante, pendant que les flamants roses — espèce menacée et symbole de la contestation — voient leur habitat menacé de destruction.
À Tirana et sur les rives de la lagune de Vjosa-Narta, les manifestants brandissent des flamants gonflables depuis neuf jours consécutifs. Beaucoup réclament la démission du Premier ministre Edi Rama.
Rama parle de « guerre hybride », Bruxelles parle de normes
Le Premier ministre albanais ne désarme pas. Il a qualifié la contestation de « guerre hybride » orchestrée par des acteurs qui « exploitent la sensibilité de personnes bien intentionnées à l’égard de l’environnement ». Un discours qui sonne creux face aux rapports de la Commission elle-même.
Car Bruxelles n’est pas surprise : dans son bilan annuel publié l’an dernier, la Commission avait déjà alerté sur un amendement législatif de février 2025 introduisant des dérogations spéciales pour tout investissement supérieur à 50 millions d’euros. Le rapport pointait des risques de « favoritisme » et d’« absence de procédures concurrentielles ».
La même évaluation dénonçait des modifications à la loi sur les zones protégées ayant conduit à un « démantèlement de leur protection », ouvrant la voie à de potentiels crimes environnementaux.
Une loi sur mesure pour les investisseurs étrangers
Une loi albanaise de 2015 sur les investissements stratégiques — dont Bruxelles réclame l’abrogation depuis des années — aurait permis à la société liée à Kushner d’obtenir des prérogatives exceptionnelles. Le parquet spécial anticorruption et antimafia albanais, le SPAK, a ouvert une enquête sur les modifications législatives de 2024 qui ont supprimé des décennies de protection pour les écosystèmes les plus sensibles du pays.
Le ministre albanais de l’Environnement a assuré Bruxelles que les travaux étaient « suspendus ». Une suspension bien fragile face aux intérêts financiers en jeu.
L’adhésion à l’UE : carotte ou laisse ?
L’Albanie figure parmi les pays candidats les plus avancés dans le processus d’adhésion, juste derrière le Monténégro. Les négociations portent sur 33 chapitres répartis en quatre ensembles thématiques, dont le fameux chapitre 27 consacré aux normes environnementales — celui-là même que le projet Kushner menace de faire capoter.
La clôture de ce chapitre conditionne la poursuite du processus d’adhésion. Tirana se retrouve donc coincée entre les exigences de Bruxelles et les appétits d’un investisseur américain bénéficiant de connexions au sommet de la Maison-Blanche.
Voilà qui illustre parfaitement les contradictions d’un ordre mondial où la souveraineté des petits États est perpétuellement prise en étau — entre les diktats technocratiques de l’Union européenne et les appétits des capitaux américains. L’Albanie, elle, navigue à vue, et ses flamants roses avec elle.
