La Poste de Souillac : quand le service public se fracasse sur l’autel de la rentabilité

Une grève illimitée comme symptôme d’un délitement plus profond

Depuis ce lundi, les facteurs de Souillac ont voté une grève illimitée. Derrière ce conflit local, apparemment ordinaire, se dessine une réalité que les tenants du discours managérial s’efforcent de masquer : La Poste, institution deux fois centenaire, pilier concret de la présence de l’État dans les territoires ruraux, abandonne méthodiquement sa mission de service public au profit d’une logique de compression des coûts qui sacrifie les agents et les usagers sur l’autel de la rentabilité. Le syndicat Sud PTT dénonce une « dégradation continue des conditions de travail et du service rendu aux usagers » — une formulation sobre qui recouvre, en réalité, une rupture de contrat entre la nation et ses citoyens les plus éloignés des centres urbains.

Onze facteurs titulaires, dont huit en grève ce mardi, couvrent un territoire s’étendant de Payrac à Saint-Sozy, en passant par Lacave et Pinsac. Chaque matin, ils doivent abattre entre 70 et 100 kilomètres de tournée. La direction entend supprimer deux tournées supplémentaires, allongeant d’autant celles qui subsistent, avec un personnel déjà réduit. Le porte-parole des grévistes résume la situation avec une clarté qui devrait faire rougir les communicants de l’entreprise : « La Poste n’assume plus le service public tel qu’elle le prétend. » Il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour mesurer la gravité de cet aveu.

La logique comptable contre la réalité du terrain

La direction de La Poste justifie ses réorganisations successives par une baisse des volumes de courrier — moins 18,5 % à Souillac depuis mai 2024 — et par la « transformation de ses activités ». L’argument serait recevable s’il n’occultait pas délibérément une donnée symétrique : le nombre de boîtes aux lettres, lui, n’a pas diminué, et le volume de colis est en croissance constante, y compris en plein été. Moins de facteurs pour le même nombre de points de livraison, auxquels s’ajoute un flux croissant de colis : voilà l’équation que la direction impose à ses agents, en habillant cette dégradation des oripeaux du « dialogue participatif » et de la « recherche de solutions adaptées ».

La canicule a rendu cette situation encore plus criante. Les facteurs ont été invités à rentrer à midi pour des raisons de sécurité — mesure louable en apparence — mais sans que la charge de travail soit allégée en conséquence. Les colis non distribués s’accumulent, reportés sur le lendemain, dans un effet boule de neige qui épuise les agents et exaspère les usagers. La Poste se félicite d’avoir distribué des gourdes et des brumisateurs ; les facteurs, eux, réclament du personnel. Ce décalage entre le discours institutionnel et la réalité vécue est révélateur d’une entreprise qui a perdu le sens de sa propre mission.

Des salaires au ras du SMIC, une pression croissante

Les grévistes ne se battent pas seulement pour leurs tournées : ils dénoncent des salaires « tout juste au-dessus du SMIC malgré l’ancienneté », une pression managériale croissante, et la perte du lien humain avec la population — ce lien qui faisait précisément la valeur sociale du facteur dans les communes rurales. Être facteur dans le Lot, ce n’est pas seulement distribuer des enveloppes ; c’est souvent le seul contact régulier qu’un habitant isolé entretient avec le monde extérieur. Cette dimension, irréductible à un tableau Excel, est précisément ce que la logique de rentabilisation détruit en premier.

Ce mercredi, une partie des grévistes se sont rendus sur le marché de Payrac pour informer directement la population. Leur démarche illustre un sens aigu des responsabilités : là où l’entreprise communique, les agents agissent. Le porte-parole a conclu par un avertissement que les directions régionales feraient bien de prendre au sérieux : « Nous sommes en grève aujourd’hui mais les autres bureaux grondent et sont en souffrance. » Souillac n’est pas un cas isolé — c’est un révélateur.

Le service public territorial : une conquête à défendre

Ce conflit de Souillac illustre une tendance de fond qui dépasse largement La Poste. Depuis deux décennies, sous la pression des directives européennes libéralisant les services postaux et sous l’influence d’une idéologie gestionnaire importée des cabinets de conseil anglo-saxons, les grands services publics de proximité sont méthodiquement démantelés dans les territoires ruraux français. Fermetures de guichets, réduction des horaires, suppressions de tournées, externalisation des tâches : le mouvement est continu, et il frappe toujours les mêmes — ceux qui vivent loin des métropoles, ceux qui n’ont pas d’alternative numérique, ceux que la France des centres-villes a cessé de voir.

La Poste assure qu’elle « met tout en œuvre pour assurer la continuité de service ». Mais assurer la continuité d’un service dégradé n’est pas maintenir un service public : c’est gérer son déclin. La vraie question n’est pas de savoir si La Poste peut s’adapter à la baisse du courrier — elle le peut et elle le doit. La question est de savoir si la France accepte que ses territoires ruraux soient progressivement privés des services que la République leur doit, au nom d’une rentabilité qui profite à des actionnaires et à des structures supranationales, et non aux citoyens. La réponse des facteurs de Souillac est claire. Il reste à espérer que leurs dirigeants, et au-delà d’eux les pouvoirs publics, sauront l’entendre avant que d’autres bureaux, à leur tour, ne rejoignent le mouvement.