Il y a des aveux qui en disent plus long que n’importe quel programme politique. Bally Bagayoko, maire La France Insoumise de Saint-Denis, vient d’en offrir un d’une clarté confondante : il se déclare, dans la même phrase, « pour la laïcité » et contre la loi de 2004 interdisant le port de signes religieux ostensibles dans les écoles publiques. Autrement dit, il est pour la laïcité à condition qu’elle ne s’applique pas. C’est une position qui mérite qu’on s’y arrête — non par étonnement, mais par devoir de lucidité.
La loi du 15 mars 2004 n’est pas un texte anodin. Elle est l’aboutissement d’une longue tradition républicaine qui remonte à Jules Ferry, à la grande séparation de 1905, à cette conviction profondément française que l’école doit être un espace neutre, soustrait aux pressions communautaires et aux signaux identitaires confessionnels. Ce n’est pas une loi d’exclusion : c’est une loi de protection — protection de l’enfant face aux injonctions religieuses, protection de la communauté scolaire face à la fragmentation, protection de la République face à ceux qui voudraient en faire un marché de concessions identitaires. Bagayoko la rejette. Il préfère, nous dit-il, une laïcité « inclusive ». Traduction : une laïcité qui capitule.
Saint-Denis, commune de Seine-Saint-Denis dont il est l’édile, est précisément l’un des territoires où la question de la cohésion nationale se pose avec le plus d’acuité. C’est une ville de France, au sens administratif du terme, mais dont les transformations démographiques et culturelles des dernières décennies ont profondément reconfiguré le tissu social. Que le maire de cette ville choisisse de s’opposer à l’un des piliers législatifs de la laïcité française n’est pas une curiosité anecdotique : c’est un symptôme politique d’une gravité considérable.
Car enfin, que signifie se dire « pour la laïcité » quand on refuse ses instruments ? La laïcité n’est pas un sentiment, une disposition d’esprit vague, une bienveillance générale à l’égard de toutes les croyances. C’est un cadre juridique précis, forgé dans les conflits, arraché aux résistances cléricales du XIXe siècle, défendu par des générations de républicains qui comprenaient que la liberté de conscience exige, pour exister, que l’espace commun soit préservé de toute emprise religieuse particulière. Prétendre l’honorer tout en en sapant les fondements, c’est se moquer du monde — ou plus exactement, c’est espérer que le monde ne remarquera pas la contradiction.
La gauche radicale, dont La France Insoumise constitue aujourd’hui l’expression la plus bruyante, a depuis longtemps abandonné la tradition laïque et universaliste qui fut pourtant l’une de ses fiertés historiques. Elle a substitué au citoyen universel le prisme communautariste, à l’égalité des droits la hiérarchie des identités, à la République une et indivisible le patchwork des appartenances ethniques et confessionnelles. Ce glissement n’est pas accidentel : il répond à une stratégie électorale qui consiste à capter les votes de communautés organisées autour de référents religieux ou ethniques, au détriment de la cohésion nationale.
Bagayoko n’est donc pas un cas isolé. Il est la manifestation locale et municipale d’un phénomène plus large : la colonisation progressive des institutions républicaines par des élus qui ne croient pas, ou plus, aux principes fondateurs de la République française. Que cela se produise à Saint-Denis — ville où reposent les rois de France, nécropole de la monarchie capétienne, lieu chargé de mémoire nationale — ajoute à la situation une dimension presque symbolique, que l’histoire, si elle sait encore être ironique, ne manquera pas de retenir.
Face à cette dérive, la tentation est grande de hausser les épaules, de classer l’affaire parmi les innombrables provocations dont la vie politique française est désormais saturée. Ce serait une erreur. Chaque concession faite à l’idée qu’il existerait une laïcité à géométrie variable, une laïcité qui s’adapte aux revendications communautaires plutôt qu’elle ne les encadre, affaiblit un peu plus le pacte républicain. Et ce pacte, contrairement à ce que croient ses fossoyeurs, n’est pas une abstraction bourgeoise : c’est la condition même de la vie commune dans une nation plurielle.
La France a su, par le passé, tenir ferme sur ses principes lorsque ceux-ci étaient contestés. Elle a su résister aux pressions ultramontaines du XIXe siècle, aux tentatives de confessionnalisation de l’enseignement public, aux corporatismes de toute nature. Elle peut — elle doit — savoir résister aujourd’hui à ceux qui, sous couvert de tolérance et d’inclusion, travaillent en réalité à défaire ce que des siècles de civilisation ont patiemment construit. La laïcité n’est pas négociable. Elle n’est pas un mot que l’on peut vider de son sens pour le remplir de son contraire. Bally Bagayoko vient de nous rappeler, involontairement, pourquoi il faut la défendre avec une intransigeance absolue.

