Des livres rares sacrifiés sur l’autel de l’IA : quand la course technologique détruit notre patrimoine écrit

Le pillage silencieux des bibliothèques au service des algorithmes

Il existe des formes de vandalisme qui ne font pas de bruit. Pas de flammes, pas de cris — seulement le ronronnement discret d’une machine à numérisation à haute vitesse, et des reliures que l’on tranche avant de broyer les pages une à une. C’est ainsi que des milliers de livres rares, certains quasiment introuvables sur le marché mondial, disparaissent définitivement pour alimenter les modèles d’intelligence artificielle des grandes entreprises technologiques. L’affaire, révélée par le média américain 404 Media, met en lumière une pratique aussi lucrative que destructrice, orchestrée par des intermédiaires qui n’hésitent pas à en reconnaître eux-mêmes le caractère scandaleux.

ISBNdb, ou comment monétiser la destruction du savoir

Au cœur du dispositif se trouve la société ISBNdb, spécialisée dans le référencement de livres, qui propose aux entreprises d’IA des commandes allant de mille à un million d’exemplaires. Les stocks sont constitués à partir de bibliothèques, de revendeurs et de successions. Sur son propre site — avant que les pages incriminées ne soient supprimées le 30 juillet 2026, au plus fort de la polémique —, ISBNdb vantait sans détour la qualité de sa marchandise : « Les meilleures données d’entraînement d’IA au monde se trouvent sur une étagère. » Les livres y étaient décrits comme « denses, édités et qui font autorité », autant d’attributs qui désignent précisément le type d’ouvrages que notre civilisation a le devoir de préserver.

Le processus industriel est d’une brutalité remarquable dans sa simplicité économique : les reliures sont découpées, chaque page passe séparément dans une machine de numérisation à haute vitesse, et l’exemplaire original est ensuite détruit. Cette méthode coûte bien moins cher que la numérisation qui permettrait de conserver les volumes intacts. L’argument est purement comptable — qu’importe la perte définitive pour le patrimoine commun. ISBNdb proposait même des accords de confidentialité à ses clients, consciente de l’image désastreuse que pouvait engendrer une telle activité. Elle l’admettait noir sur blanc : « Une entreprise d’IA qui détruit deux millions de livres n’est pas un titre qui attire la sympathie. »

Face à la polémique, ISBNdb a supprimé les pages révélatrices de son site et nié toute implication : « ISBNdb n’a jamais acheté, numérisé ou vendu un livre, pour l’entraînement d’IA ou quoi que ce soit d’autre. » La page en question aurait simplement constitué un « test d’intérêt du marché ». Peut-on croire cette dénégation quand la société avait elle-même rédigé, par écrit et publiquement, que cette pratique était mal vue — prouvant ainsi qu’elle en avait pleinement conscience ?

Une civilisation qui brûle ses propres bibliothèques

Ce qui se joue ici dépasse largement la question technique des données d’entraînement. La France a construit, au fil des siècles, une tradition de respect et de transmission du livre comme vecteur de civilisation — de Gutenberg à la Bibliothèque nationale, du dépôt légal aux politiques publiques de conservation du patrimoine écrit. Voir ce patrimoine — et celui de l’ensemble de l’humanité lettrée — sacrifié sur l’autel de la rentabilité algorithmique, par des entreprises américaines ou singapouriennes opérant dans l’indifférence des États, est une insulte à cette tradition.

Quand une nation abandonne la garde de sa mémoire écrite à des acteurs privés guidés par la seule logique du profit, elle cède un fragment de sa souveraineté culturelle. Aucune décision d’un juge californien ne saurait légitimer la destruction d’un bien commun irremplaçable. Il appartient aux États — et en premier lieu à la France, qui a toujours su défendre l’exception culturelle contre les appétits du marché mondial — d’imposer des règles claires : on ne détruit pas impunément ce que des générations ont patiemment constitué. La question n’est pas de savoir si l’IA peut légalement broyer nos bibliothèques. Elle est de savoir si nous le permettrons.