Le Japon ose ce que l’Europe refuse de faire.
Tandis que Bruxelles impose aux nations du Vieux Continent une politique migratoire toujours plus laxiste au nom des sacro-saints principes du marché et de la diversité, Tokyo choisit une voie radicalement différente : celle de la souveraineté assumée. La coalition de droite au pouvoir au Japon, conduite par la Première ministre nationaliste Sanae Takaichi, a décidé de durcir sensiblement sa politique migratoire, et la classe médiatique internationale s’en offusque comme à son habitude. Mais regardons les faits avec le sérieux qu’ils méritent, sans les lunettes déformantes du cosmopolitisme ambiant.
La mesure la plus visible de ce tournant concerne les visas dits de gérant d’entreprise. Désormais, tout immigré souhaitant exploiter un commerce sur le sol japonais doit justifier d’un capital minimum de 30 millions de yens, soit environ 165 000 euros — six fois le seuil antérieur. Ceux qui ne satisfont pas à cette exigence voient leur titre de séjour non renouvelé et disposent de trente jours pour quitter le territoire. La mesure frappe en particulier le secteur de la restauration, qui emploie quelque 300 000 travailleurs immigrés sur un total de quatre millions de salariés dans la branche. Des restaurants tenus par des ressortissants étrangers ferment les uns après les autres, leurs exploitants n’ayant pu ni réunir le capital requis ni obtenir des banques les emprunts nécessaires. Un restaurateur indien installé depuis quinze ans témoigne de son désarroi, évoquant ses investissements passés en équipements, ses faibles économies, son établissement familial aux marges modestes. Une pétition en ligne réclamant l’abrogation de la réforme a recueilli plusieurs dizaines de milliers de signatures. Le tableau est peint avec les couleurs de la compassion. Mais est-ce là tout ce qu’il y a à voir ?
Convenons-en : il existe une réelle tension humaine dans ces situations individuelles. Nul ne saurait nier que des vies sont bouleversées, que des projets s’effondrent. Pourtant, à vouloir réduire une politique nationale à quelques destins particuliers, on perd de vue l’essentiel : le droit d’un peuple à décider qui s’installe sur son sol, dans quelles conditions, et selon quels critères. C’est précisément ce droit que la Sanae Takaichi entend exercer sans complexe. Elle affirme que « les étrangers mettent à vif les nerfs des Japonais » — formule abrupte, certes, mais qui traduit une réalité démocratique que les sondages confirment : près de 60 % des Japonais voient d’un mauvais œil l’augmentation du nombre d’immigrés enregistrée ces dernières années. Un peuple a le droit d’avoir des nerfs. Un gouvernement a le devoir de les écouter.
Certains économistes s’empressent d’agiter l’épouvantail de la pénurie de main-d’œuvre. Le Japon vieillit, sa natalité s’effondre, ses entreprises peinent à recruter — cela est incontestable. Sans immigration, clame-t-on, la quatrième économie mondiale « ira droit dans le mur ». Voilà le chantage habituel : la nation doit s’effacer devant les besoins du marché, le peuple doit se plier aux impératifs de la croissance. Mais cette logique, qui traite les êtres humains comme de simples variables d’ajustement économique, est précisément celle que les peuples souverains ont le droit de refuser. Le Japon n’est pas une zone économique spéciale ; c’est une civilisation plurimillénaire, l’une des plus cohérentes et des plus admirables que l’humanité ait produites, et elle a toutes les raisons du monde de vouloir demeurer elle-même.
Ajoutons que l’argument économique en faveur d’une immigration massive dans la restauration résiste mal à l’examen. Le taux de chômage nippon ne dépasse pas 2,6 % : l’archipel est en situation de quasi-plein emploi. Si les Japonais ne se précipitent pas vers les cuisines et les salles de restaurant, c’est que les salaires y sont peu élevés — moins de 1 500 euros mensuels bruts. La solution logique, celle qu’un vrai patriote économique préconiserait, consiste à revaloriser ces métiers pour les rendre attractifs aux nationaux, non à perpétuer un modèle low-cost fondé sur une main-d’œuvre étrangère sous-payée. Le gouvernement Takaichi, en fermant le robinet de l’immigration dans ce secteur, crée précisément la pression qui pourrait forcer les employeurs à mieux rémunérer leurs salariés japonais. C’est de la politique économique nationale, pas de la xénophobie.
La Première ministre bénéficie d’une cote de confiance d’environ 65 %, soit trente points de plus que ses prédécesseurs. Ce chiffre devrait donner à réfléchir à tous ceux qui, depuis leurs rédactions parisiennes ou leurs cénacles bruxellois, s’apprêtent à condamner la démarche japonaise. Quand un gouvernement agit en accord avec les aspirations profondes de son peuple, quand il refuse de sacrifier l’identité nationale sur l’autel de la mondialisation heureuse, il accomplit exactement ce pour quoi il a été élu. C’est cela, la démocratie. C’est cela, la souveraineté. Et si la France, qui a tant à apprendre du Japon en matière de fierté civilisationnelle et de continuité culturelle, osait un jour regarder vers Tokyo avec autre chose que de la condescendance, peut-être y trouverait-elle quelques leçons utiles pour sa propre renaissance.

