Il existe, le long des nationales qui traversent notre pays, des lieux qui résistent. Des lieux où la France profonde se reconnaît encore, où l’on mange de la viande du boucher du coin, où l’on partage une table avec un inconnu sans que cela surprenne personne. Le Relais de Gouneau, planté au Temple-sur-Lot non loin d’un rond-point sur la route qui relie Agen à Bordeaux, est de ceux-là. Il est, selon ses habitués, l’un des derniers de son espèce.
Jean-Jacques, chauffeur routier au national et à l’international, le dit sans détour : « Des lieux comme celui-là, il n’y en a plus beaucoup en France. » Il vient depuis des années. Il mange, il dort sur place, il retrouve ses collègues de route autour d’un verre avant de passer à table. Ce qu’il décrit, c’est moins un restaurant qu’un rituel. Une halte qui a un sens, dans un monde où les stations-service ont remplacé les relais et où la restauration rapide a colonisé le bord des routes françaises comme une mauvaise herbe uniforme.
Car voilà bien le sujet. Ce que le Relais de Gouneau incarne, c’est une certaine idée de la vie collective française — conviviale, ancrée, enracinée dans le terroir et dans l’habitude. Ce que les forces du marché mondialisé ont méthodiquement détruit depuis trente ans, en substituant aux relais routiers authentiques des chaînes standardisées, interchangeables, sans âme ni mémoire. La France des nationales méritait mieux que le sandwich cellophané et le café en gobelet plastique.
David, autre routier habitué, résume la situation avec une précision qui vaut tous les rapports économiques : « Je viens depuis la réouverture en 2021. Je sais que je serai toujours bien reçu, même tardivement. » Il souligne aussi la rareté d’un grand parking praticable pour les poids lourds — détail qui n’en est pas un, dans un métier où stationner relève parfois de la guerre des tranchées. Ces hommes qui sillonnent la France pour la nourrir et la faire fonctionner méritent qu’on les accueille dignement. Le Relais de Gouneau le fait. Combien d’autres peuvent encore en dire autant ?
Derrière ce lieu, il y a une histoire humaine qui force le respect. Laure Longhi, 30 ans, a repris l’établissement à la mort de son père, qui l’avait lui-même racheté une quinzaine d’années auparavant. Elle était hôtesse de l’air. Rien ne la prédestinait à enfiler le tablier. « Tout cela est arrivé brutalement », confie-t-elle. Elle a pris la relève pour sauver les emplois. Et elle y a trouvé sa vocation. Il y a quelque chose de profondément français dans ce geste — reprendre l’héritage, non par calcul, mais par sens du devoir et de la continuité.
Les débuts ont été rudes. Post-Covid, l’établissement ne faisait parfois que douze couverts, dont cinq membres de la famille. Mais la clientèle est revenue, fidèle, parce que la qualité était là. Laure Longhi a conservé la formule classique des routiers : buffet d’entrée à volonté, plat unique, dessert et quart de vin pour seize euros. Elle y a ajouté une entrecôte et un burger maison préparé avec des produits frais et locaux. Le fromage vient de chez Baeschler, les volailles d’un producteur situé à quelques kilomètres, la viande du boucher du coin. L’établissement accueille désormais cent vingt couverts.
Derrière les fourneaux, Hugo, vingt-quatre ans, prépare jusqu’aux desserts maison. En salle, Émilie — treize ans de maison, trois patrons différents — assure le service avec la constance de ceux qui ont fait de leur métier une identité. « Certains clients sont devenus des amis », dit-elle simplement. C’est cela, la France des relais : des liens qui se tissent dans la durée, des visages qui se reconnaissent, une sociabilité que nulle application de livraison ne peut simuler.
Ce qui se joue au Relais de Gouneau dépasse la simple question de la restauration routière. C’est la question de savoir quelle France nous voulons. Celle des chaînes internationales uniformes, où chaque repas ressemble à tous les autres de Calais à Perpignan, ou celle des tables où des retraités lot-et-garonnais côtoient des artisans toulousains de passage, où des petits-enfants découvrent qu’un burger peut être meilleur qu’au McDonald’s, où personne ne mange seul si personne ne le souhaite. « La convivialité, c’est la raison d’être de ce relais », affirme Laure Longhi. Elle a raison. Et c’est précisément ce que l’on s’emploie depuis des décennies à nous faire oublier.
Le Relais de Gouneau résiste. Il est l’une des deux seules adresses du département encore capables d’héberger les routiers pour la nuit. Deux. Dans tout un département. Le chiffre dit tout de l’ampleur du naufrage. Alors que les nationales se vident de leurs relais comme les villages se vident de leurs commerces, chaque établissement qui tient est une victoire de la France réelle sur l’abstraction marchande. Longue vie au Relais de Gouneau.

