Il est des refus qui en disent long sur une époque et sur ceux qui la gouvernent.
Le jeudi 26 juin dernier, au conseil municipal de Roubaix, une élue d’opposition, Dalila Cherigui, ancienne adjointe à l’éducation, a formulé une proposition d’une simplicité désarmante : donner le nom de Samuel Paty au futur groupe scolaire en cours de construction dans la ville. Rendre hommage, dans la pierre et dans la durée, à cet enseignant assassiné en octobre 2020 par un terroriste islamiste pour avoir simplement exercé son métier — montrer des caricatures en cours d’éducation civique, transmettre l’esprit des Lumières à des élèves de collège. Inscrire sa mémoire dans la vie quotidienne d’une commune, faire de son nom un repère moral pour les générations à venir. Rien de plus. Rien de moins.
La réponse du maire de Roubaix, David Guiraud, élu sous l’étiquette de La France Insoumise, fut un refus. Non pas discret, non pas embarrassé, mais assumé et même agressif dans sa formulation. Il a qualifié la démarche d’« hypocrite » et d’« opération politicienne », renvoyant l’opposition à ses propres responsabilités passées : « Samuel Paty, il a été assassiné en 2020, vous aviez six ans pour nommer un bâtiment scolaire à son nom. » L’argument, dans sa brutalité rhétorique, mérite qu’on s’y arrête. Car enfin, si l’hommage était légitime hier, pourquoi ne le serait-il pas aujourd’hui ? Et si l’hommage est illégitime aujourd’hui parce qu’il serait « politicien », comment pourrait-il jamais devenir légitime demain ?
Guiraud a bien pris soin d’ajouter, pour la forme, qu’il rendait évidemment hommage à Samuel Paty. Évidemment. Le mot sonne creux quand il précède un vote contre. On rend hommage, dit-il — mais on refuse le nom sur l’école. On respecte la mémoire — mais on ne veut pas qu’elle habite les murs d’une salle de classe roubaisienne. Il a évoqué des « contraintes et sensibilités liées à un tel choix dans le milieu scolaire ». Quelles sensibilités, exactement ? Celles de qui ? La question mérite d’être posée sans détour, car c’est précisément ce genre d’euphémisme pudique qui, depuis des années, gangrène le débat public français sur l’islamisme et ses victimes.
L’élue Cherigui avait pourtant répondu avec précision à l’argument temporel de Guiraud : aucune école nouvelle n’avait été inaugurée dans la ville depuis l’assassinat de 2020, ce qui rendait impossible toute concertation antérieure sur un nom définitif. L’argument du maire s’effondre donc sur lui-même, révélant ce qu’il était depuis le début : un prétexte. Ce qui est en jeu ici n’est pas une querelle procédurale sur le calendrier des inaugurations municipales. Ce qui est en jeu, c’est la volonté — ou l’absence de volonté — d’une municipalité à assumer pleinement l’héritage républicain, laïque et civilisationnel que Samuel Paty incarnait jusqu’à en mourir.
Le vote final est, à cet égard, parfaitement éloquent. L’ensemble de l’opposition, de la gauche jusqu’au Rassemblement national, s’est prononcé en faveur de la proposition. La majorité municipale insoumise s’y est opposée, à quelques abstentions près. Le futur groupe scolaire de Roubaix ne s’appellera donc pas Samuel Paty. Une ville française, en 2025, refuse officiellement de donner à une école le nom d’un professeur tué pour avoir enseigné la liberté d’expression.
Que dit cette décision de l’état de notre République ? Elle dit que certains élus, pourtant mandatés au nom du peuple français, répugnent à honorer sans ambiguïté un homme dont le seul crime fut de faire son devoir. Elle dit que la laïcité, la liberté d’expression, le courage civique — ces valeurs que Dalila Cherigui invoquait dans sa proposition en parlant de « ce qui fonde le vivre-ensemble » — sont désormais des terrains disputés, des objets de calcul politique, et non plus des socles intangibles. Elle dit, enfin, que la mémoire de Samuel Paty dérange encore, et que ce dérangement lui-même est une leçon que la France devrait méditer longuement.
Samuel Paty était un professeur ordinaire qui a fait une chose extraordinaire : il a cru, jusqu’au bout, que l’école républicaine était un sanctuaire où l’on pouvait penser librement. Il a payé cette conviction de sa vie. La moindre des dignités que lui doit la nation serait de graver son nom quelque part — sur une façade, sur un fronton, dans le béton d’une école neuve où des enfants apprendront demain à lire et à raisonner. Roubaix vient de refuser ce geste. L’histoire jugera ceux qui ont levé la main contre.

