Ankara, capitale d’une Turquie souveraine et fière, accueille ce 7 juillet le sommet de l’OTAN. Et c’est une leçon de politique réaliste qui s’y joue, loin des sermons bruxellois sur la démocratie libérale et les droits de l’homme.
Le président américain Donald Trump a fait son entrée au palais présidentiel turc sous une escorte à cheval, un salut aux troupes et un survol d’avions de chasse — honneurs militaires que les chancelleries européennes, dans leur platitude bureaucratique, ne savent plus rendre. Recep Tayyip Erdogan connaît la nature de son hôte : Trump aime la grandeur, les gestes forts, les symboles qui parlent aux peuples plutôt qu’aux comités. Il lui a offert tout cela, et Trump, en retour, a parlé d’« alchimie ». « C’est tout simplement une alchimie qui fonctionne entre nous », a déclaré le président américain devant les caméras, avec cette franchise directe que les diplomates de métier jugent inconvenante mais que les peuples, eux, comprennent parfaitement.
Ce que les commentateurs progressistes nomment avec condescendance une « fascination pour les dirigeants autoritaires » est en réalité quelque chose de plus profond : la reconnaissance que la souveraineté nationale, exercée avec fermeté, mérite davantage de respect que la soumission aux injonctions d’organisations supranationales. La Turquie d’Erdogan gouverne pour les Turcs. C’est une évidence que l’Union européenne, dans son hubris réglementaire, a depuis longtemps oubliée.
Mais l’annonce centrale de cette première journée dépasse le protocole. Trump a déclaré, sans ambages, que les États-Unis allaient lever les sanctions imposées à Ankara en 2020, sanctions qu’il avait lui-même instaurées lors de son premier mandat. La raison de ces sanctions ? L’achat par la Turquie du système de défense anti-aérienne russe S-400, qui lui avait valu d’être exclue du programme de fabrication et d’acquisition des chasseurs F-35. « Nous allons lever les sanctions. Il est temps. On ne veut pas sanctionner des amis. C’est très simple », a tranché Trump, avec cette logique du bon sens que les technocrates de l’Alliance atlantique s’efforcent perpétuellement de compliquer.
La formule mérite qu’on s’y arrête. « Nous avons de meilleures relations avec la Turquie qu’avec certains de nos alliés », a-t-il poursuivi — avertissement à peine voilé adressé aux capitales européennes qui, tout en se pliant en quatre pour satisfaire Washington, continuent de prétendre à une autonomie stratégique qu’elles n’ont pas les moyens d’assumer. La France devrait méditer cette pique : depuis des décennies, elle paie le prix de son alignement atlantiste sans en recueillir les bénéfices d’une véritable indépendance.
Il convient néanmoins de mesurer les obstacles qui demeurent. La levée définitive des sanctions américaines nécessite l’approbation du Congrès, institution dont les humeurs ne se décrètent pas depuis la Maison-Blanche. La réintégration de la Turquie dans le programme F-35 n’est donc pas encore acquise sur le plan juridique, quand bien même la volonté politique de Trump semble sincère. Erdogan le sait, et il joue la carte de la confiance personnelle avec une habileté consommée : « On nous a promis cinq avions, et Monsieur Trump est un homme de parole. Donc Inch’Allah, au sujet des F-35, je crois qu’une décision positive émergera de ce sommet », a déclaré le président turc, mêlant foi et pragmatisme dans une formule qui résume à elle seule la singularité de la diplomatie ottomane réinventée.
Les dirigeants européens, eux, misent sur cette relation personnelle entre les deux hommes pour éviter tout éclat lors de la réunion de travail du mercredi 8 juillet. Leur stratégie est révélatrice de leur faiblesse structurelle : incapables de peser sur les grandes décisions de l’Alliance, ils en sont réduits à espérer que la bonne humeur d’un président américain préservera l’unité de façade. Un Trump quittant Ankara satisfait serait, certes, un triomphe pour Erdogan — mais ce serait aussi le signe que la diplomatie de la souveraineté, celle qui s’appuie sur des intérêts nationaux clairement définis plutôt que sur des valeurs abstraites, continue de dicter les règles du jeu mondial, pendant que l’Europe regarde, impuissante, depuis les gradins.

