C’était un matin d’août, le treizième du mois, lorsque Donald Trump apposait sa signature au bas d’un mémorandum présidentiel dont les conséquences, pour la France, dépassent largement les colonnes du Wall Street Journal qui en révélait l’existence le jour même. En quelques traits de plume, le président américain ordonnait le retour aux catapultes à vapeur sur les porte-avions de l’US Navy, les jugeant plus « robustes » et « éprouvées au combat » que leurs successeurs électromagnétiques. À des milliers de kilomètres de Washington, dans les états-majors parisiens et les couloirs du ministère des Armées, cette décision a résonné comme un signal d’alarme.
Car le futur porte-avions nucléaire français, baptisé « France Libre », avait été conçu autour de la technologie des catapultes électromagnétiques, dites EMALS — un système développé par les Américains et déjà installé sur trois de leurs bâtiments de la classe Gerald R. Ford. La dépendance technologique de la Marine nationale à l’égard de Washington n’est pas nouvelle, mais la décision de Trump vient en souligner, avec une brutalité particulière, toute la fragilité structurelle.
On se souvient, et il serait coupable de l’oublier, de ce que cette dépendance avait coûté à la France lors de la guerre d’Irak. L’administration Bush, ulcérée par le refus de Jacques Chirac de cautionner l’invasion, avait suspendu la coopération militaire avec Paris. Parmi les pièces qui cessèrent d’être livrées figuraient celles indispensables à l’entretien des catapultes du Charles de Gaulle, le porte-avions phare de la Marine nationale, poussé au bord de l’immobilisation pendant près de deux ans. La leçon était cruelle. Elle n’a visiblement pas suffi.
Le ministère des Armées a tenté de rassurer, transmettant le 15 août à l’Agence France-Presse une déclaration affirmant qu’il n’existerait « aucun risque technique ou industriel particulier pour la fabrication des catapultes électromagnétiques destinées au France Libre, ou leur entretien dans les prochaines décennies ». L’argument avancé repose sur le fait que la chaîne de fabrication américaine demeure active, trois porte-avions étant déjà équipés du système. Argument fragile, en vérité, car il suffit que Washington change de cap — comme il vient précisément de le faire — pour que la France se retrouve, une fois encore, à la merci d’une décision étrangère.
La décision de Trump creuse par ailleurs un fossé stratégique inattendu avec la Chine, qui a récemment développé ses propres catapultes électromagnétiques et continue d’investir massivement dans cette technologie. Pendant que Pékin avance, Washington recule. Et la France, qui n’a jamais su — ou voulu — construire sa propre filière industrielle en la matière, se retrouve spectatrice d’un arbitrage qui la concerne au premier chef.
Il y a dans cette situation quelque chose de profondément révélateur de la contradiction qui ronge la politique de défense française depuis des décennies. D’un côté, le discours gaullien de l’indépendance nationale, de la dissuasion nucléaire, de la souveraineté comme horizon indépassable. De l’autre, une réalité où le porte-avions censé incarner la puissance française dépend, pour ses catapultes, de la bonne volonté d’un allié dont les intérêts ne coïncident pas nécessairement avec les nôtres. L’« interopérabilité » promue au sein de l’OTAN — qui permet aux chasseurs américains d’apponter sur le porte-avions français — est souvent présentée comme un atout. Elle est aussi, selon la perspective que l’on adopte, une chaîne.
Le « France Libre » porte un nom qui sonne comme une promesse. Qu’il soit, à ce stade de sa conception, tributaire d’une technologie dont la pérennité dépend d’un mémorandum signé à la Maison-Blanche, voilà qui mérite davantage qu’une note rassurante transmise à une agence de presse. La véritable question — celle que l’on se garde bien de poser trop clairement — est de savoir si la France a encore la volonté, et les moyens, de construire une souveraineté militaire qui ne soit pas, en dernière instance, conditionnelle.

